LA SIDÉRATION CHEZ LA VICTIME

DÉFINITION : « État de stupeur émotive dans lequel le sujet, figé, inerte, donne l’impression d’une perte de connaissance ou réalise un aspect catatonique par son importante rigidité, voire pseudoparkinsonien du fait des tremblements associés. »

sous la peauSous la peau – un film de Nadia Jandeau et Katia Scarton-Kim

La sidération est causée par un choc. D’une violence inouïe.
« Un coup de poing en pleine gueule, voilà ce que j’ai pris, quand j’ai compris. Ca m’a assumée. J’étais sonnée. Je ne savais plus qui j’étais. Je ne savais plus où j’étais. Plus rien. Je n’entendais plus rien. Je restais bloquée là comme un poteau, sans pouvoir bouger ni parler. Je ne sentais plus rien. Sauf la peur… qu’est-ce que j’ai eu peur ! »

La sidération est un phénomène psychologique créant chez la victime un arrêt du temps. Elle se retrouve figée dans une blessure psychologique traumatique, et les émotions semblent pratiquement absentes. Une culpabilité irrationnelle  se développe. La sidération enferme dans le silence et l’incapacité de dire l’épouvante. C’est un blocage total qui protège de la souffrance en s’en distanciant et en l’interdisant, pour ne pas être submergé.

Le traumatisme a des effets à court, moyen et long terme, différents selon le fonctionnement de chacun.
– état de stress intense pouvant durer plusieurs heures,  se manifestant par cet état de sidération anxieuse, qui n’est autre que le mécanisme de défense archaïque de camouflage dans un milieu naturel, ou d’un état d’agitation inadaptée
– verbalisation souvent difficile, voire impossible.
– comportement de repli sur soi avec des pleurs et de l’angoisse, avec parfois des expressions physiques (pleurs intenses, tremblements, vomissements…)
– culpabilité omniprésente et honte « je ne sais pas quoi faire ; je n’ai pas su réagir à temps ; c’est ma faute »
– impression de souillure « je suis sale, je me sens sale », développant parfois une compulsion d’hygiène

Un état de stress va apparaître. Le stress est la réaction d’adaptation physiologique aux agressions, retenant étroitement trois composantes : neuro-hormonale, psycho-émotionnelle et comportementale. Cette activation physiologique détermine l’intensité émotionnelle réactionnelle. Un sujet fatigué a des émotions très émoussées par rapport à un état éveillé ; elles n’ont rien de commun avec la résilience qui consiste à dépasser les événements graves et les situations tragiques en gardant sa stabilité personnelle. Au moment du traumatisme, du choc, le système neuro-endocrinien décharge brutalement de  l’adrénaline dont témoigne l’état d’agitation, ou au contraire de la sidération avec tétanisation de l’ensemble du corps. L’élévation du cortisol commence par augmenter les capacités adaptatives des neurones (alerte) mais au bout de quelques heures à ce haut niveau il les paralyse et empêche leur « cicatrisation » rapide.
Le cerveau est débordé émotionnellement par cet événement traumatisant auquel il ne peut donner sens, entraînant souvent des modifications de l’état de conscience et des comportements irrationnels qui normalement s’atténuent dans les heures qui suivent.
Des comportements d’évitement vont souvent se développer, comme des mécanismes de défense, afin de permettre à la victime de continuer à « vivre ». Durant cette phase,  où il y a déni, le sujet évite toute situation pouvant lui rappeler l’évènement traumatisant (contournement des lieux, changement d’horaires, rejet du téléphone, des mails, rupture des liens familiaux, sociaux…). Puis apparaît une phase de troubles nerveux avec un état d’alerte permanent, des sueurs, troubles du sommeil, angoisses nocturnes, cauchemars… qui peut évoluer en ruminations, anxiété chronique… Si ces troubles durent plus de trois mois, l’état de stress post-traumatique est qualifié de chronique.

Les victimes de violences psychologiques, d’agressions sexuelles, d’attentats, connaissent cet état. Il leur interdit tout mouvement, toute réaction. Elles voudraient courir mais leurs pieds semblent pris dans le sol. Elles voudraient frapper mais elles sont incapables de bouger ne serait-ce qu’un doigt. Elles voudraient hurler mais aucun son ne vient. Elles voudraient pleurer mais sentir une larme couler les terrorisent encore plus. Elles sont sous emprise, celle de la terreur, de l’incompréhension, du refus d’une situation ou d’un comportement inadmissible et inhumain, qui les attaque dans leur individualité, leur personnalité, leur rationalité, et leur émotivité.
Autour d’elles, tout semble se dérouler comme dans un film, lorsque l’action est auraient, que les voix sont déformées, que les images se découpent, seconde après seconde, permettant au cerveau de les enregistrer. Si elles disent ne plus se souvenir, c’est que la mémoire traumatique – ce sentiment d’amnésie – les protège de l’horreur de ce qu’elles ont vécu. Mais le souvenir est bien là, reposant  sans être effacé, pouvant se réveiller, remonter à la surface. La mémoire traumatique, comme le déni, offre une protection : celle d’éviter au cerveau de « disjoncter ».

Les évènements récents, actes terroristes, qui se multiplient et prennent diverses formes toutes aussi criminelles et meurtrières, amènent à cet état de sidération, que l’on soit victime, ou témoin, présent, ou téléspectateur, auditeur de ces barbaries. Qui n’est pas resté figé devant sa télé, le soir du 14 juillet 2016, du 13 novembre 2015, ou encore, après l’attaque de Charlie Hebdo, ou l’assassinat du père Hamel à St Etienne du Rouvray ? Comment comprendre les personnes présentes, sur les lieux, incapables soudain de bouger, de courir, de fuir ? Nous sommes tous susceptibles de nous retrouver dans cet état de sidération, de stupeur paralysante, incontrôlable, qui se met à nous gouverner.
Dans le huis-clos des violences intrafamiliales, la sidération intervient de la même manière. « C’était mon père… C’est mon mari… C’est mon épouse… C’est mon enfant… » La violence incompréhensible, disproportionnée, subite, provoque le même état chez sa victime. Elle est sidérée. Elle devient mutique. Elle n’ose ni parler ni agir. Et ces impossibilités vont laisser place au stress, et au traumatisme.

Anne-Laure Buffet
annelaurebuffet@gmail.com

 

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CYCLE DE CONFÉRENCES DU 27 AU 29 SEPTEMBRE – LA RÉUNION

Anne-Laure Buffet, coach et thérapeute, Présidente de l’association CVP, est invitée par Les amis de la Réunion pour un cycle de conférences, du 24 au 30 septembre. 

Le Tampon : mardi 27 septembre, campus sud de l’université amphi Olympe de Gouges : La violence psychologique : un processus de destruction intime et indicible

Saint-Paul : mercredi 28 septembre, village Corail de saint-gilles : Les enfants victimes de violence psychologique : quelle prévention, quel avenir ?

Saint-Denis : jeudi 29 septembre, campus nord de l’université amphi Lacaussade : Victimes de violence psychologique : rompre le lien et se reconstruire


Horaires : 18 h 15 min – 20 h 00 min
Contact : Les amis de la Réunion

RÉSUMÉ DES CONFÉRENCES

1/ La violence psychologique : un processus de destruction intime et indicible: 

La violence psychologique est un processus de destruction psychique, permettant à celui ou celle qui acte cette violence d’avoir une emprise sur sa victime (emprise psychologique, physique, matérielle, économique, sexuelle …).

Elle est insidieuse, invisible pour l’entourage, permanente. Elle se construit toujours sur le même schéma : tension, crises, justification, lune de miel… jusqu’aux nouvelles tensions. Elle repose sur une relation disproportionnée dans laquelle un individu toxique va s’accaparer la personnalité de sa victime, tout en « l’objetisant » et la culpabilisant.

La victime se sent fautive de tout, se retrouve isolée, mutique, redoute le présent et n’imagine aucun avenir.

  • Qui sont ces victimes de violence psychologique ?
  • Comment se construit-elle ?
  • Quels en sont les effets à terme ?

 

2/ Les enfants victimes de violence psychologique : quelle prévention, quel avenir ?

Les enfants victimes de violence psychologique subissent une fracture psychique dans leur construction. Ils ne sont pas reconnus comme des êtres humains, et des enfants, à part entière ; ils sont la possession, et sous la domination, d’une autorité parentale et familiale dysfonctionnante, leur interdisant un développement et des réussites personnelles et individuelles.

  • Conséquences sur la santé, le développement physique, psychique, affectif et émotionnel ;
  • Conséquences scolaires (difficultés scolaires à déscolarisation, proies faciles au harcèlement …), sociales…
  • Notion de conflit de loyauté et de double contrainte : quand la rupture psychique et affective se met en place, quels sont les mécanismes de défense de l’enfant ?
  • Comment repérer un enfant en souffrance, et comment l’écouter et lui parler ?

 

3/ Victimes de violence psychologique : rompre le lien et se reconstruire: 

Etre victime de violence psychologique est un état avec lequel il est possible de rompre. C’est en premier lieu à la victime de pouvoir le faire, lorsque la prise de conscience se met en place ; lorsqu’également elle reçoit une écoute adaptée et juste lui permettant de structurer ses schémas de pensées différemment et de se réapproprier ses propres schémas, ses propres mécanismes, jusqu’à découvrir une personnalité dont elle a été tenue à l’écart : elle-même.

La rupture est longue et douloureuse. Elle oblige la victime à se confronter à elle-même, à son histoire, à ses proches, aux tiers, à la justice, à la société. Le cheminement vers la reconstruction et al découverte de sa personnalité pleine et entière se fait par étapes, et chaque victime doit accepter ce temps – temps qui lui appartient et qui ne peut être défini par avance.

  • Le processus de deuil : Les cinq étapes du deuil, la rupture avec le triangle dramatique, la résilience ;
  • La nouvelle vie et le vide à combler : la place difficile du nouveau compagnon, la notion de perte, de dépendance et de rupture du lien d’attachement, le piège de la « mauvaise madeleine » ;
  • Les accompagnements : thérapies, procédures juridiques, place au sein de la société ;
  • La difficile question du pardon.

Si vous souhaitez un contact, ou un rendez-vous, lors de ce séjour réunionnais : annelaurebuffet@gmail.com

ETRE SOI – UNE QUESTION DOULOUREUSE

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Le 25 juin, le dernier groupe de discussion se réunissait avant la coupure de l’été.
Un groupe autour du thème : « Etre soi ».
Question difficile, qui se divise en deux interrogations : que veut dire « Etre » , et que veut dire « Soi » ?
Que veut dire être, alors que face à la violence psychologique, exister est interdit ? Que veut dire « être » lorsque dire « je » met en danger ? … En effet la personnalité toxique ne peut supporter que sa victime parle d’elle. Aussitôt il lui sera reproché de se mettre en avant, de faire preuve d’égoïsme, de ne pas penser aux autres… La victime essaie de se positionner, mais ses positions ne sont pas respectées, sont rejetées, ou encore sont utilisées contre elle.
Si, en présence de tiers, la victime maintient ce « je », le reproche ne sera pas immédiat… La personnalité toxique va agir, va foudroyer sa  victime, mais dans le secret du huis-clos. Elle valorisera même le « je » de sa victime, en public, pour mieux le démolir en utilisant un discours paradoxal et agressif dès qu’il n’y aura plus de témoin. Petit à petit « je » s’efface, laisse la place à l’autre, s’oublie, se met en retrait, pour ne pas gêner, et surtout, pour ne pas être bousculé un peu plus.
Les victimes de violence psychologique n’en n’ont pas conscience. Mais elles ne savent plus dire « je », ou dans de rares occasions. S’il s’agit de féliciter, de valoriser, de mettre en avant la personnalité toxique, elles l’utiliseront. « Je suis heureuse pour toi, je suis fier de toi, je vais le faire pour toi, je te demande pardon. » C’est un « je » soumis, contraint, sans allant ni motivation. C’est un « je » qui cherche à se protéger, mais qui meurt peu à peu en se taisant.

Aussi le « soi » est encore plus difficile à définir.
Soumis à un parent toxique, l’enfant n’est jamais lui, mais uniquement le produit de ce qu’il doit être pour satisfaire ses parents, et ne pas s’exposer à la violence, sous toutes ses formes. Et même dans ce contexte, il se retrouve exposé. Violence verbale qui pose des injonctions, des menaces, des critiques ; violence physique qui contraint un peu plus, maintient un peu plus sous l’autorité maltraitante, qui empêche toute réaction. Violence sexuelle présentée comme une normalité, comme un gage d’amour, de tendresse, d’attention. L’enfant n’a pas de « soi » propre. Son « soi » appartient à son ou ses parents. C’est un instrument de pouvoir et d’emprise.
L’adulte victime perd ce qui constituait ce « soi ». Un « soi » fragile, ou fragilisé, mais avec lequel il avait appris à évoluer. Ce sont ces fragilités qui vont permettre à la personnalité toxique de se servir de lui, d’entrer dans ses failles pour les creuser et les agrandir. Utilisé par son agresseur, « objetisé », pour ses qualités, ses compétences, ses talents, son « soi » est vampirisé, absorbé par la personnalité toxique. La victime est vidée d’elle-même. En consultation, la question « qui êtes-vous ?  » est douloureuse pour celui ou celle qui l’entend. Qui je suis ? Je ne sais pas… Elle fait naître des émotions, des pleurs, des angoisses. La victime comprend qu’elle n’est plus rien… Ou plus exactement que son bourreau a fait en sorte qu’elle ne soit plus rien. Du moins, c’est ce que la victime pense. Cette croyance négative générée par le bourreau est indispensable pour créer et maintenir l’emprise. Le travail thérapeutique consiste donc, entre autres, à permettre à la victime de comprendre le mécanisme destructeur de l’emprise dans lequel elle se retrouve, à comprendre également la mécanique et le mode de fonctionnement du bourreau, en observant ses comportements.
Il ne faut pas oublier que si, schématiquement, il existe un cycle de la destruction (séduction, crise, justification, lune de miel…), le rythme de celui-ci, tous comme les actes, les silences, les mots, les gestes, tant du bourreau que de sa victime, vont dépendre de leur personnalités et de leurs histoires individuelles; Il ne faut jamais oublier que cette violence est toujours inscrite dans ce cadre, individuel. Ce n’est pas parce qu’une victime n’a pas vécu, entendu, vu telle ou telle situation ou tel ou tel comportement qu’elle n’est pas face à une personnalité toxique. Et c’est pour cela qu’il est nécessaire de comprendre comment, chronologiquement, la violence s’est mise en place, et avec quels comportements, pour pouvoir ensuite travailler sur les fragilités de la victime et lui permettre de se protéger, d’éviter une possible répétition. Pour, également, revenir à « soi ». Pouvoir le définir, l’installer et le consolider.

Ce groupe de discussion nous a appris de bonnes nouvelles : deux des participants, encore sous emprise maritale il y a un an, ont pu pendant l’année se détacher de cette emprise et mettre en place les réactions nécessaires, juridiques et autres, pour rompre avec la personnalité toxique. Une autre a entrepris un gros travail sur elle au cours de l’année, et peut aujourd’hui mener les différents combats qu’elle doit poursuivre suite aux violences subies, en étant consciente de ses réussites et en affrontant les moments de fatigue et de doute.
C’est pour moi beaucoup d’émotions, de voir renaître des sourires, des énergies, des envies, des rires.
C’est une nouvelle année de groupes qui s’achève, laissant beaucoup d’émotions, des larmes, mais aussi des sourires, des rencontres, des joies, des partages, des expériences toutes riches, des envies de continuer, toujours plus.
Merci à tous pour votre confiance, votre participation. Merci à vous. Et ce merci, vous pouvez vous l’adresser personnellement, vous pouvez vous dire merci de vouloir vivre, d’avoir encore cette certitude ou pour le moins cette idée que la Vie n’est pas celle qu’on vous a imposée.

Les groupes de discussion reprendront le 3 septembre, avec un groupe particulier. Le sujet est « Les mères toxiques ». Ce sera un groupe filmé dans le cadre d’un documentaire qui sera diffusé sur France 5. Il est donc indispensable de s’inscrire de manière ferme à ce groupe. Pour toute information, ou pour l’inscription : associationcvp@gmail.com.

Les autres dates seront à partir d’octobre. Vous pouvez les retrouver ICI. Vous trouverez également les dates de petits-déjeuners proposés six fois dans l’année avec des thèmes précis.
Pour toute information ou inscription : associationcvp@gmail.com

Encore un grand merci pour votre confiance qui est une source de motivation quotidienne.

Anne-Laure Buffet

RENCONTRE AVEC SOPHIE CHAUVEAU LE 23 JUIN 2016

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Je serai le 23 juin 2016 , à 19H, à la librairie Gallimard, 15 boulevard Raspail, 75006 Paris, pour une rencontre dédicace avec Sophie Chauveau. 

Les violences psychologiques et sexuelles et particulièrement les agressions sexuelles sur mineurs, l’inceste, et les schémas familiaux destructeurs, seront au coeur de cet échange.
La discussion se poursuivra avec vous, et autour d’un verre, si vous souhaitez nous rejoindre.

Anne-Laure Buffet

 

DEUIL, ACCEPTATION, PARDON – NOTE DE SYNTHÈSE

Que veut dire « faire son deuil » ?

Le mot ‘deuil’, qui dérive du latin ‘dolus’, déverbal de ‘dolere’ (souffrir), désigne, au Xe siècle, la douleur ou l’affliction que l’on éprouve lors de la mort d’un proche.

Au XVe siècle il désigne aussi le décès, la perte d’un être cher. Il aura également plus tard divers sens plus ou moins figurés, tous liés à la mort ou à une grande tristesse.

C’est dans la première moitié du XIXe siècle qu’apparaît notre expression qui ne s’applique d’abord qu’à une chose -qui peut disparaître, mais ne meurt pas- avant, bien plus récemment, de s’utiliser aussi à propos d’une personne.
 Elle marque bien la difficulté qu’il y a à accepter la perte d’une chose à laquelle on tenait beaucoup ou d’un proche et, pour ce dernier, à se faire à l’idée de ne plus jamais le voir, la résignation n’étant qu’un sentiment forcé, non naturel, une acceptation par obligation.

Un des points essentiels est de se réapproprier ce qui s’est passé.

Le deuil renvoie à toute la palette des apprentissages de la perte. Il en résulte une grande diversité des réactions possibles. Il n’existe pas d’attitude « bonne », et la seule réaction « mauvaise » est de laisser les difficultés – une fois comprises – s’enfermer dans un cercle de souffrance inaccessible mais agissant.

LIRE LA SUITE DE LA SYNTHÈSE

RÉPONSE À : RACONTER N’EST PAS FAIRE COSETTE – TÉMOIGNAGE

Robert-Doisneau-enfant-dessinant-sur-un-mur

Hier, je postais sur le blog cet article « Raconter, ce n’est pas faire Cosette« .
Le titre venait d’un échange avec une amie – victime de violences sexuelles, victime de la violence aveugle des hommes, et de l’Homme, victime d’un système.
Quant au contenu de l’article, il disait la difficulté et la souffrance de toutes ces victimes qui ne peuvent dire, ne peuvent parler, ne peuvent être entendues. Qui se retrouvent rejetées, mises au banc de la société, exclues de toute défense et de tout droit. La bienveillance est chose rare, l’écoute encore plus. Quant à l’aide concrète, elle est souvent difficile à trouver lorsque la souffrance étouffe le quotidien.

Cette amie, cette victime, s’appelle Anne-Claire.
Elle a répondu à l’article cité.
Voici sa réponse – en espérant que le lecteur voudra bien l’entendre ; en espérant qu’elle permette à d’autres de dire, à certains de comprendre, au plus grand nombre de commencer à tendre l’oreille et la main.

« C’est vrai qu’une victime doit réussir à raconter ses traumatismes.
C’est vrai que je dois réussir à raconter l’horreur, mais comment, avec quels mots quand chaque mot me fait vomir, quand chaque mot me fait baisser la tête, de honte. Oui je sais la honte c’est pas moi c’est eux, ces hommes qui m’ont violée. Mais eux, ils vivent leurs vies tranquillement, avec leurs épouses aveugles et leur gosses adorables ; mais eux ils ont été accusés et libérés, leurs avocats étaient meilleurs … Mais eux, ils m’ont laissée agonisante, perforée, déformée, semi-morte sous leurs rires gras qui hantent mes nuits.
Alors oui, se raconter sans faire Cosette est possible mais inimaginable, car quand on raconte un peu, une once de ce qu’il s’est juste passé, de manière froide et méthodique, on lit le regard de l’autre se remplir d’effroi, on dérange, cela ne se raconte pas, cela met mal à l’aise, l’autre accuse de mensonge. Alors je recule, je reprends mes mots, je reprends ma vie et je l’enferme dans une boite bouillonnante, qui va exploser. Mais quand ?
Alors je me referme comme une huitre, pesant chaque geste de mes viols comme des kilos de fardeau. Mais les mots sont lourds, me paralysent, créent des vertiges, me coupent du monde. Quel monde ? Personne ne cherche à comprendre, je crie, je hurle mais non je ne fais pas Cosette.
Se raconter c’est trouver une oreille bienveillante, un fauteuil en cuir, une cheminée, un cocon refuge où poser les mots sont un soulagement, enfin, peut-être quand les mots auront décidé de sortir. Lorsque ma colère laissera couler la parole hémorragique. Quand je m’autoriserais à parler, à me raconter, à m’identifier dans ces mots. Ils ne parleront que de moi, que de mon corps effacé, que de mon esprit embrumé à vie, de ma rage enfermée sous mon sourire retrouvé pour l’image acceptable.
Les mains tendues, il faut oser les accepter. J’ai peur de chacune de ces mains, j’ai peur de parler et que ces mains se retirent en courant, j’ai peur d’ouvrir ma boite de mots, que cela jaillisse dans tous les sens, sans fil conducteur, sans logique, sans chronologie, sans coeur, sans corps, ou même si cette boite de mots était vide, paralysée, bloquée. Comme quand je rencontre des psys qui me prennent pour une folle puisque les mots ne viennent pas ; juste de l’eau sort de mes yeux, un torrent de douleurs sans mots, sans nom, sans image, juste de l’eau.
Alors en attendant de trouver la clé pour se raconter ou pas, en être capable ou pas, s’ouvrir au monde ou pas, ouvrir son cœur ou pas, s’entourer de gens comme moi, cassés ou pas, de garder nerveusement mes larmes au bord des yeux, j’essaierai de me raconter sans faire Cosette. Ou pas. »

Anne-Claire a raconté sa vie. Dans ce livre : Mes années barbares (La Martinière), elle livre son parcours. Elle raconte comment une enfant peut être abusée, comment cette enfant va errer dans les rues en quête de survie, offerte en pâture aux ogres qui hantent les trottoirs. Si aujourd’hui elle est encore en vie, elle se le doit. Si aujourd’hui elle veut transmettre, c’est pour informer ce qui veulent bien entendre, c’est pour dénoncer ces violences, et c’est pour se rendre son identité, dont elle a été privée. Elle s’expose à la bienveillance. Tout autant à la critique de ceux qui sont dérangés – pourquoi le sont-ils ? De ceux qui ne comprennent pas, ne le peuvent pas ou en le veulent pas.
Pourtant, elle mérité le plus grand respect.
Comme toutes les victimes dont les mots restent bloqués entre le coeur et la gorge.
Toutes méritent le plus grand respect.
Et une écoute véritable.

Anne-Laure Buffet
associationcvp@gmail.com

MOI VICTIME JE MENE UN COMBAT DE TITAN – TÉMOIGNAGE

shhhh

19/7 1h45 et je n’arrive pas à m’endormir …. Je suis pourtant si fatiguée , trop fatiguée et je n’arrive pas à trouver le sommeil.

Plus les jours passent et plus je me dis que rien ne sera jamais plus pareil.

Comme si la prise de conscience n’était pas suffisante, en plus du victimologue je suis désormais suivie par un psy qui m’aide à reconstruire ma vie, la mienne avec mes idées, mes valeurs, mes envies, mes besoins, pas ceux de l’autre « machin » (c’est ainsi que je l’appelle) ! « Machin » m’a volé ma vie pour me faire vivre la sienne !

Il m’a totalement aliénée mentalement, il est allé si loin qu’il a fait de moi un pantin, une marionnette dont il tirait toutes les ficelles !

Peu importe la façon, peu importe la manière , il fallait que je file droit, sinon gare a moi !

Aujourd’hui j’en ai vraiment assez de devoir tenir debout, de devoir me faire soigner de tout ce qu’il m a infligée, alors que lui est toujours en liberté et qu’il n a même pas encore été convoqué ! J en ai assez d’attendre , c’est insupportable ! Personne ne peut imaginer à quel point.

J’en ai assez d avoir peur , de faire des cauchemars , alors que pendant 18 ans j’en ai vécu un. J’en ai assez de voir mon corps se décharner, mon visage se creuser, mes yeux se cerner .

J’en ai assez de masquer ma souffrance, ma peur et mes angoisses derrière un sourire laissant à penser que je vais mieux. Et comme pour mieux convaincre et dissimuler que je suis en train de sombrer , je ne cesse de faire mon clown , de faire rire , de toujours user de mon sens de l’humour, de faire des jeux de mots, des imitations.

L’ humour… La seule chose qu’il n a pas réussi à m arracher ,

C’est ce petit rien , selon les médecins et les psys, qui m’aurait permis de tenir le coup durant tant d’années.

C’est ce petit rien qui serait ma force , ma seule ressource. Qui m’ aide encore a tenir debout. Qui peut croire cela ?

Encore aujourd’hui je me demande comment je fais pour me lever, m’ habiller, aller travailler, me concentrer, être celle qui a toujours fait semblant que tout allait bien et qui ne cessait de défendre et protéger « machin » , mon bourreau, mon assassin !!!

Oui un assassin , car tout ce qu’il m’a infligé, fait endurer, était calculé, prémédité, mûrement réfléchi. 

Tous ses mots. Ses actes, ses gestes, cruels ,violents et malsains étaient conscients, sans aucun regret ni aucun remord, bien au contraire. Car non satisfait de m’avoir laminée , la cause était toujours la même : c’était de ma faute, j’avais tort et je l’avais poussé à bout !

Moi qui était à genou, à terre, je l’ai poussé à bout ?

Oui ! « Machin » est un assassin ; il a tout fait pour me tuer et il y est parvenu !

Alors quand sera t-il entendu ?

Je n’en peux vraiment plus ; les médecins, victimologue, psy , me disent qu’il faut du lâcher prise … Oui c’est sûr, je crois que je vais finir par lâcher prise…. Le moyen le plus simple de me libérer de l’emprise diabolique, perverse et tyrannique de « machin » pour qu’enfin je puisse me sentir bien.

Jai tellement dérouillé qu’aujourd’hui je me dis que je préfère mourir debout que de continuer à vivre à genou. S’éteindre petit à petit est pire que tout .

Mieux vaut s’en aller apaisée une bonne fois pour toutes. Fini les peurs, les craintes, les angoisses et la douleur.

Je fais tout pour tenir le coup en attendant que la justice aille jusqu’au bout pour me redonner confiance et réparer mes souffrances.

Je n’ai aucun désir de vengeance ; je veux juste éviter le pire, qu’il recommence.

Le seul moyen de l’arrêter dans sa folie meurtrière et dans sa conviction de toute puissance est que la justice le condamne à enfin prendre conscience qu’il est grand temps qu’il se fasse soigner et j’ose même penser :  Qu il soit condamné !

Je m’accorde encore ce droit de rêver que ma cause sera entendue et ce pour toutes les victimes qui n’ont pu l’être soit parce qu’elles ne sont plus là, soit parce qu’ elles n’ont pas pu, alors qu’elles auraient toutes voulu!

Il n’est pas facile d’être une victime , c’ est plus aisé d’être le coupable parce qu’il bénéficie de la présomption d’innocence !

La victime, elle, se sent coupable de son silence !

Moi, Victime, je mène un combat de titan pour tenir chaque instant et lui, coupable, se pavane tranquillement !

Le vent de la vérité va- t- il enfin souffler ou va t’on me laisser crever ?!

Et il pourra alors dire : « Vous voyez je vous l’avais dit, ce n’est pas moi, c’est elle ! Pas étonnant. Je vous l’avais dit  : elle est complètement cinglée! » Et là la boucle sera bouclée !