LE SYNDROME DE LA FÉE CLOCHETTE

« Les fées adorent danser, voyez-vous ; et bien qu’elles oublient les pas, quand elles sont tristes, elles ont tôt fait de les retrouver quand elles redeviennent gaies. C’est la raison pour laquelle les fées ne disent jamais : « Nous nous sentons heureuses », mais : « Nous avons envie de danser ». Je suis sûr que vous avez remarqué que cela veut dire presque la même chose. La joie vous descend très facilement dans les pieds. »

Peter Pan, Sir J.-M. Barrie

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Après le syndrome de Peter Pan, et celui de Wendy, il apparaît incontournable d’évoquer le troisième, l’inséparable, le collatéral des précédents : le syndrome de la Fée Clochette. On le doit à Sylvie Tenenbaum, thérapeute, qui a identifié une nouvelle typologie « représentative de quantité de jeunes femmes actuelles », ainsi qu’indiqué en 4eme de couverture de son livre éponyme : Le syndrome de la fée Clochette, ces femmes qui font du mal et se font mal (Le Moment éditeur).

Et elle définit ainsi ces Clochette modernes : « Aussi charmante qu’insupportable, aussi enchanteresse qu’ensorceleuse, agressive et jalouse. Aussi intelligente que manipulatrice et cruelle. »

Petit retour en arrière, sur la Clochette la plus connue, la plus populaire pour tous : celle de Walt Disney. Clochette suit partout Peter. Où qu’il aille. Quoiqu’il fasse. Elle ne dit rien, elle secoue ses ailes, elle boude, elle fait la moue, elle ne répond à ses demandes que si celles-ci lui conviennent, elle le punit, elle s’éloigne et revient. Elle se fait enfermer et se cogne entre les parois de cette lanterne qui la maintient prisonnière (la lumière serait-elle un piège ?) Elle se montre d’une jalousie féroce, elle complote, elle s’en veut – mais jamais longtemps. Elle se montre espiègle et prépare des tours pendables. Elle pleure, aussi, elle se replie sur elle-même, et elle s’éteint lorsqu’elle ne fait plus rire.

« Chaque fois qu’un enfant dit: «Je ne crois pas aux fées», il y a quelque part une petite fée qui meurt. » (J.-M. Barrie)

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Clochette est donc absolument insupportable. Capricieuse, orgueilleuse et colérique. Exigeante et autoritaire. Pour autant, elle est charmante, séduisante, séductrice, mutine et coquine. Et Clochette (celle du conte et non celle du syndrome) en souffre. Car elle sait que non seulement elle a besoin de Peter Pan pour exister, qu’elle ne peut vivre sans lui et sa fantaisie, mais qu’elle est tout de même condamnée à être abandonnée par le même Peter s’il lui prenait l’idée de grandir, de mûrir. Aussi, et sans en comprendre le sens ou la raison, elle alterne ses sentiments, usant de l’un ou de l’autre, tout comme elle le fait avec ses comportements. Elle agit plus par instinct et impulsion que par réflexion… sa réflexion la menant le plus souvent au calcul stratégique.

Et le corollaire est vite fait. Si elle est stratège pour ses intérêts et seuls intérêts, la voilà manipulatrice. Le cercle se referme. Peter Pan, cet enfant qui ne grandit jamais, a besoin pour se protéger de l’âge adulte de sa Clochette, de sa fée. Elle le guide et veille sur lui, et le maintient dans ce monde imaginaire sans lequel il serait perdu. Quant à Clochette, elle vit dans une relation tout autant faite de dépendance. Si Peter, cet enfant impatient qui semble par instants lui appartenir, la quitte, elle n’est plus rien. Elle disparaît.

Dans ce même monde imaginaire où l’âge adulte est un danger tout autant qu’une crainte – puisqu’il mène aux responsabilités et à la mort – Clochette se sert de ce qu’elle fait le mieux : semer sa poussière d’étoiles et permettre de voler. Elle titille et pinaille et fait des blagues, et les enfants perdus en rient, et Peter applaudit. Quant à l’ego de Clochette, il ne fait que gonfler.

Peter Pan, comme Clochette, ne vivent pas leurs émotions, ne les ressentent pas profondément, et sont même incapables de les nommer.

« Clochette n’était pas totalement mauvaise ou, plutôt, elle était totalement mauvaise à ce moment-là tandis qu’à d’autres, elle était entièrement bonne. Les fées doivent être une chose ou l’autre: elles sont si petites qu’elles ne peuvent malheureusement héberger qu’un sentiment à la fois. » Sir J.-M. Barrie

Qui seraient alors ces femmes de notre monde actuel vivant en souffrant de ce syndrome ?
Si nous ne pouvons vivre sans nous ranger dans des cases au nom prédéfini, que contient celle de la fée Clochette ? En revenant sur ces grands traits de caractère de cette fée de conte, on peut penser à des femmes perfectionnistes, ambitieuses, d’apparence à la fois distante, et séductrices. Qu’on ne peut ni ne doit ignorer, sous peine de subir leurs foudres, et non leurs étoiles, mais qui vont jeter aux yeux de celles et ceux qui les admirent cette poudre qui « fait voler ». Stratagème pour endormir. Et de là à ce qu’un petit malin roublard crée une nouvelle analogie entre cette poudre aux yeux, cette poussière d’étoiles, et une autre poudre bien plus toxique, il n’est pas loin.

Elles sont donc forcément instables, sur le plan affectif. Elles séduisent, charment, ensorcellent, mais sont perpétuellement insatisfaites, courent (ou plutôt volent) derrière un absolu et une perfection qui, comme tout absolu et toute perfection, sont toujours inatteignables.

Et si elles se perdent autant dans cette quête d’absolu, c’est bien pour ne pas penser. Ni à elles, ni à leur histoire, ni à leur passé (bien sûr douloureux et pas réglé), ni à cette peur de ne plus être aimée, de ne plus être désirée.

Elles vont apparaître (ou laisser comme souvenir) comme des femmes insensibles, tyranniques, despotiques, instables, insensibles et jalouses. Le tableau manque de charme, puisque le charme est contenu dans cette illusion qu’elles projettent mais qui demeure bien loin de leur réalité.

Et bien sûr, elles sont inconscientes de tout cela. Si elles en souffrent, elles en projettent la cause sur les autres. Sur ce Peter qu’elles ont croisé, mais qui, lui, a décidé devenir un homme. Sur cette Wendy qui a su amadouer Peter, s’en occuper, et le retenir.
Certains pourraient, par une déduction d’une rapidité extrême, les voir comme des Amazones. Sauf qu’elles ne cherchent pas l’homme pour se reproduire ou combattre, elles le quêtent pour exister, tout en le détestant d’exister lui aussi.

Bien évidemment, c’est dans leur enfance que la cause de ce comportement sera cherchée. Une enfance où l’on croisera forcément un parent « toxique », une place « à part » d’enfant mal aimé ou moins aimé, une violence psychique ou physique refoulée, un besoin de se venger pour exister, une peur de perdre et d’être abandonnée, un besoin d’exister et d’être reconnue, une dissociation du moi… et que sais-je encore.

L’apparence prime, le décor l’emporte sur la réalité. Ce culte esthétique pourrait conduire à une nouvelle comparaison : ces femmes cherchant à être remarquables et remarquées à tout prix se transformeraient peu à peu et sans s’en rendre compte en femme – objet, prête à tous les sacrifices physiques pour peu qu’ils lui apportent le sentiment d’être.

Et au-delà de tout ça demeure une profonde et inévitable colère.

Colère contre tous, colère contre elles-mêmes.

Colère qu’elles contrôlent ou croient contrôler, comme elles imaginent tout contrôler, tout gérer. Ou comme elles le souhaitent, ce qui seraient pour elles tant un moyen de s’affirmer, que de prendre cette fameuse revanche sur la vie dont elles semblent avoir tant besoin.

C’est souvent face à la solitude que la colère se développe. Le désespoir aussi,

A la fois femme – enfant (ou adolescente) car trop immature pour mettre un nom sur ses émotions, pour les appréhender et les affronter, avec un besoin cruel de s’affirmer dans des « Non » répétés à qui mieux-mieux, et à la fois femme méprisante, castratrice, qu’on pourrait dire misandre, ce sont avant tout des personnes en souffrance. Et qui ont besoin d’aide même si elles ne le disent pas ou ne le demandent pas.
Parce que leur confiance en elles est et a été entamée voir interdite. Et que leur moyen de l’exprimer ressort dans cette dépendance affective inavouée et dans cette affirmation brutale d’un moi pas construit et non consolidé.

Il n’est donc absolument ni ludique, ni facétieux ni charmant de se retrouver sous l’étiquette du syndrome de la fée Clochette. De petite fée virevoltante, les femmes ainsi qualifiées deviennent des prédatrices manipulatrices et vengeresses. En s’alliant à une Wendy, on retrouve presque la caractérologie des personnages féminins du film Les diaboliques, de Henri-Georges Clouzot.

Et le risque demeure qu’en lisant rapidement ce type de terminologie, une femme en souffrance continue de se fuir, niant la réalité, ou sombre en dépression, croyant se reconnaître et ne sachant que faire.

Peut-on en guérir ?

Pour en guérir, il faudrait avant tout que ce soit une maladie.
Or, ce n’en n’est pas une, et il faut arrêter de voir et de mettre de la maladie, du pathologique, partout. Les fées Clochette, les Wendy, les Peter Pan ne sont pas malades, ils n’ont pas de troubles psychiatriques. Ils souffrent d’un trouble du comportement, d’un défaut d’estime d soi, d’une personnalité mal construire, d’un dysfonctionnement et d’une inadéquation entre réel, réalité, et vécu.

En revanche, si la lecture inquiète, surprend, rappelle « quelque chose que je connais très bien », elle est alors un signal. Non pas d’un « Mais qu’est-ce qui ne va pas chez moi (ou chez elle) ? » mais d’un « Il existe une solution, une aide, un soutien possible et constructif ». Si une, voir des prise(s) de conscience sont nécessaires, si elles vont être difficiles car génératrices de culpabilité (en soulignant que d’autres ont pu souffrir du fait de ces comportements instables), la construction de la personnalité effective est possible.

La fée Clochette souffre d’une faille. Narcissique, affective, abandonnique… Ce n’est ni en un article ni et encore moins en restant dans la théorie qu’il est possible de la déterminer, puisque nous parlons d’individus, de personnes, d’histoires personnelles et familiales, parfois de transgénérationel. Nous parlons aussi de relations interpersonnelles, d’affect et d’émotions. La personne en souffrance, en demande d’aide – même si elle n’en est pas consciente – doit pouvoir recevoir cette aide, et qu’elle lui soit bénéfique. A elle en tout premier lieu. Il ne s’agit pas de construire un monde individualiste, égoïste, ou chacun agit dans l’indifférence la plus complète et en ne se préoccupant en rien de ce qui l’entoure.

Il s’agit de se confronter, à soi, de se mettre face à son miroir, de chercher à être entendu(e), mais aussi d’entendre.

Alors syndrome de Peter Pan, de Wendy, ou de Clochette, que faut-il en retenir ?

Nous sommes aujourd’hui confrontés, de manière assez générale, à un paradoxe. On peut presque le comparer à cette double injonction qui détruit et est une arme de la violence psychologique. Il faut aller bien – c’est obligé puisque les clés sont distribuées facilement dans un certain nombre de périodiques. Mais si vous allez bien, si vous avez du caractère, si vous vous affirmez, si vous osez dire non ainsi qu’on vous y invite ; ou si encore vous êtes une personne « gentille », empathique, bienveillante ; ou encore, si vous avez un caractère joueur, espiègle… bref, qui que vous soyez, vous risquez d’aller mal si vous ne le vivez pas encore. Vous risquez de vous effondrer si vous ne l’avez pas déjà fait. Vous voilà prévenu.

Aussi, déterminer ce type de syndromes (qui n’ont, il faut encore une fois le répéter, aucune reconnaissance médicale mais reposent sur des analogies typologiques ou comportementales), communiquer sur ces syndromes a le mérite de mettre un nom sur une situation, une relation ou un comportement. Et c’est à la fois tout l’avantage et tout le danger des lectures. Elles sont éclairantes, mais insuffisantes. Elles s’adressent à tous, mais ne résolvent pas une situation. Elles peuvent également induire un autre danger : à défaut de s’y « reconnaître » et de mettre en place une démarche active pour « s’aider, soi », elles autorisent à se concentrer sur l’autre, et de ce fait à déplacer tant le problème que la difficulté. Ce qui maintient la personne en souffrance dans sa souffrance sans lui permettre d’aider qui que ce soit d’autre, puisque ses comportements seront toujours instables, disproportionnés ou inadaptés. Ce qui parfois peut même justifier ce qui sera ressenti comme une absence de progrès, d’évolution : se concentrant uniquement sur « l’autre », la personne en demande d’aide ne fera aucun travail réel sur elle.

Elle sera alors doublement en souffrance, le vivra comme une double peine, et se bloquera dans une forme de déni : y aurait-il tout de même un avantage à ne pas parler de soi, un « profit » à ne pas avancer ? Car la découverte de soi oblige toujours à une rupture : celle avec la personne que l’on était « avant ». Et accepter cette séparation est aussi difficile que salvateur. Accepter ouvre surtout la porte à une réalité : Je n’étais pas (plus) moi, je me retrouve, et je m’aime ainsi. Je suis un(e) humain(e), et non l’étoile que l’autre doit contempler, admirer, ou tenter de décrocher.

« Les étoiles sont très jolies mais elles ne peuvent prendre part à aucune action; elles se contentent de regarder sans fin. C’est une punition qu’on leur a imposée pour quelque chose qu’elles ont fait il y a si longtemps qu’elles-mêmes ne se rappellent plus ce que c’était. »
Sir J.-M. Barrie

©Anne-Laure Buffet

 

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LE SYNDROME DE PETER PAN

« Je ne veux pas devenir un homme … jamais, dit-il avec passion. Je veux rester pour toujours un petit garçon et m’amuser. Alors, je me suis sauvé à Kensington Gardens et j’ai vécu longtemps avec les fées. »

Peter Pan – James Matthew Barrie

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Peter Pan. Un conte soi-disant destinés aux enfants, mais pas qu’aux enfants. Un conte dont Walt Disney s’est emparé, pour le vider en partie de sa substance. La mort, bien présente dans le récit de J.M. Barrie, n’apparaît que peu. Comme celle que Peter Pan donne aux enfants perdus lorsqu’ils décident de grandir ; celle de Crochet et du crocodile dont l’apparition est plus grotesque qu’effrayante ; celle de la jeunesse qui est vouée, en principe, non à disparaître mais à construire une personnalité.

Peter s’obstine à rester un enfant pour toujours afin d’échapper aux devoirs et obligations du vieillissement. Il se mure alors dans un monde imaginaire qui est la représentation du monde de l’enfance.

La psychanalyste Kathleen Kelley-Laîné (1) éclaire l’histoire de J.M. Barrie sous l’angle de l’absence d’une mère endeuillée et donne à Peter le visage d’un enfant perdu c’est à dire abandonné ou mort, dans tous les cas, maltraité par des parents négligents.

Peter Pan souffrirait dès lors de « confusions handicapantes » dont l’une d’elles serait le fait que Peter agit tel un adolescent et se dit être « un garçon qui refuse de grandir ».

Régis Loisel (2), décèle la cruauté d’un monde enfantin car il n’y a pas de concept du Bien ou du Mal. Il n’y a pas de culpabilité, ni d’embarrassants souvenirs et encore moins de compassion et reconnaissance. Ce monde est « juste une société enfantine qui instaure des lois sans principe. Ici nous pouvons voir les dédales des passages sombres de l’enfance. Donc Régis Loisel nous dévoile les restrictions de ce monde enfantin par leurs sentiments égocentriques. Pour autant, cette bande-dessinée ne peut être considérée comme un préquelle du Peter Pan de J.M. Barrie.

Le terme « handicapant » est bien loin d’être exagéré. Peter Pan souffre de handicaps. Cet enfermement dans le monde de l’enfance lui permet ainsi d’éviter toutes les responsabilités inhérentes au monde de l’adulte.

Par analogie, le syndrome de Peter Pan désigne les enfants angoissés par l’idée de grandir et surtout les adultes qui ne se sentent pas à l’aise dans le monde des adultes. Il a été défini pour la première fois en 1983 par le psychanalyste Dan Kiley (3). Bien loin d’une psycho-pathologie ou d’une maladie, le syndrome de Peter Pan est une tendance de certains individus, « hommes de par leur âge, et enfants par leurs actes ».

Un enfant dans un corps d’adulte, voilà qui pourrait résumer le syndrome de Peter Pan. Autrement dit: la personne, de sexe masculin, passe directement de l’enfance à l’âge adulte, sans franchir les étapes qui jalonnent l’adolescence et permettent d’acquérir la maturité.

Il s’agit d’un ensemble de symptômes, plus ou moins intenses. Le plus souvent, le syndrome de Peter Pan se dévoile au début de l’âge adulte, quand l’individu est confronté à ses premières responsabilités. Les « Peter Pan » sont souvent décrits comme immatures, égocentriques et parfois manipulateurs. Ils sont toujours dans le déni, et rejettent avec virulence toute forme de critique. En listant rapidement ces symptômes au nombre de 7, on trouve :

  • L’incapacité d’exprimer les émotions telles qu’elles sont ressenties, car les «Peter Pan» ne savent pas ce qu’ils ressentent.
  • La procrastination, qui consiste à remettre au plus tard possible les tâches à accomplir.
  • La difficulté à se faire de vrais amis, malgré le grand désir d’appartenir à un groupe et l’angoisse de la solitude.
  • Le recours aux faux-fuyants pour ne pas avoir à admettre sa responsabilité («ce n’est pas ma faute!»). Ce comportement peut aboutir à la consommation de drogues pour tenter de faire disparaître les problèmes.
  • Un sentiment de colère et de culpabilité envers la mère. La personne «atteinte» du syndrome de Peter Pan voudrait se libérer de l’influence de celle-ci, mais culpabilise en le faisant. Les plus jeunes essaient d’apitoyer leur mère pour obtenir de l’argent.
  • Un désir d’être proche du père tout en ayant le sentiment que ce père ne pourra jamais offrir son approbation. Lorsqu’ils sont plus âgés, de 30 à 40 ans, les «Peter Pan» admirent leur père et n’admettent pas qu’il commette des fautes ou ait des limites.
  • De fréquents problèmes avec les femmes. Le «Peter Pan» peut cacher sa peur d’être rejeté et sa sensibilité derrière un masque cruel. Il ne supporte pas les femmes indépendantes, il a besoin de pouvoir protéger une femme dépendante. L’impuissance sociale se retrouve sur le plan sexuel.

Mais attention : un Peter Pan réunit plus ou moins ces symptômes, ou ne les laisse apparaître qu’en cas de nécessité. Par exemple, son rapport aux femmes et sa sexualité varient selon ses attentes, ses besoins, et même le moment. Sexualité et tendresse peuvent se confondre et il va donner dans une relation sexuelle presque mécanique, libératrice pour lui, ce qu’il ne peut donner autrement. Et si le risque de perdre une femme-mère se présente, il reprendra avec celle-ci un rôle séducteur, tout en cherchant ailleurs à conforter son image virile et puissante.

Confusions, mauvaise répartition des rôles, déni, cruauté vis-vis de ceux qui ne veulent plus être enfant, narcissisme et égoïsme, possessivité exagérée de ceux qui l’entourent, l’aiment, ou le protègent, exigences insatisfaites et permanentes. Moqueur, ironique, tout à tour joyeux ou méchant, il se moque de ce qui ne le concerne pas directement, rejette la responsabilité sur les autres, se précipite en sauveur tout en exigeant une reconnaissance et une soumission totales. À la fin de l’histoire, il finit par oublier ses anciens amis (et ennemis), et les anciennes aventures qu’il a vécues sont perpétuellement remplacées par de nouvelles. Tout, à part lui, est interchangeable ; il va chercher les enfants génération après génération et oublie à chaque fois les précédents. « Ainsi, les enfants, dès qu’une nouveauté les sollicite, sont-ils toujours prêts à abandonner aussitôt ceux qu’ils aiment le plus. »

Bien qu’ils soient prompts à blâmer les autres, il demeure extrêmement sensible au rejet. Reprocher ? Oui. Subir le reproche ? Non. Il a toujours une bonne excuse, une bonne raison. Et la tête penchée, œil de cocker en coin, il interdit toute contre argumentation le temps d’expliquer pourquoi il fut si cruel. Pause. Rémission. Et il recommence.

De fait il va avoir tendance à pousser les limites au-delà du raisonnable afin de « tester » cet amour. Ce besoin est tel qu’il ressent beaucoup de vide sauf quand il est entouré et au centre de l’attention.

Il pense que l’amour d’une compagne doit être comme un amour maternel inconditionnel et positif. C’est une pensée inconsciente et dont il se cache. Peter Pan mais dans un corps d’adulte, il retient les codes nécessaires et utiles qui trompent le monde, son monde, et lui avant tout. Mais livré à lui-même, il oublie tout, et les codes en premier lieu. S’il vous plait, merci ? Du superfétatoire sous-entendu et qui ne mérite pas d’être dit, puisque forcément son interlocuteur doit savoir qu’il le pense. En revanche, flatterie, amabilité, sourire et plaisanterie font de lui un homme à l’apparence sociable et conviviale. Plus les années passent et plus la culpabilité est grandissante, celle de n’avoir « rien fait » de sa vie pendant de nombreuses années, celle de dépendre des autres, d’une autre, généralement une femme, la Wendy du conte qui se voit alors attribuée un rôle de mère. Rôle qu’elle supportera à son corps défendant, ou non. Il y a alors interaction de deux personnalités.

Cette solitude et cette souffrance peuvent conduire à une dépendance alcoolique ou toxicologique. Il y a toujours une quête d’un absolu que lui seul peut déterminer, et qui varie selon les époques, les périodes, les nécessités. Il peut aller jusqu’à l’abandon total de toute responsabilité, s’en remettant complètement à cette Wendy qui lui tient lieu de mère. Comme un enfant de 4 ans, il se mettra dans des colères insupportables lorsqu’il n’obtiendra pas satisfaction, mais sa peur du rejet le conduira à se montrer, par la suite, doublement gentil – comme l’enfant de 4 ans, toujours, qui après avoir dit à sa mère « je ne t’aime plus » va lui dessiner un joli paysage et un cœur en espérant recevoir un baiser. « D’après l’opinion générale, Peter se conduisait pour l’instant d’une façon correcte uniquement pour endormir les soupçons de Wendy, mais on sentait qu’il ne tarderait pas à changer d’attitude, dès que serait prêt le nouveau costume que la fillette lui taillait contre son gré dans les plus méchants habits de Crochet. »

Il est très difficile de guérir du syndrome de Peter Pan, car il s’agit d’un cercle vicieux. « Bas les pattes, madame! Personne ne va m’attraper et faire de moi un adulte. » L’incompréhension du monde des adultes pousse la personne à s’isoler dans un monde d’abstraction, ce qui renforce encore le décalage et fait monter l’angoisse. Les personnes atteintes sont tellement dans le déni de leur problème qu’elles ne voient pas la nécessité de se prendre en charge. Seule la souffrance va pousser le malade à faire un travail sur lui-même, volontairement. Un travail long et difficile dans tous les cas, mais qui en vaut largement la peine

Face au syndrome de Peter Pan, Dan Kiley, suivi par le psychologue Jaime Lira, développe le syndrome de Wendy.

Le syndrome de Wendy se manifeste par une nécessité absolue de satisfaire les autres, et plus particulièrement en couple. La femme qui connaitra ce syndrome va surinvestir son rôle. Plus maternante que femme, elle sera séduite par le côté joueur, innocent, léger, de son compagnon, et prendra à sa charge toutes les responsabilités. Lorsqu’il faudra le confronter à la réalité, elle se heurtera à un mur, et continuera ce qu’elle faisait auparavant, cherchant à dédouaner son compagnon ou espérant un « mieux », toujours promis. « C’est la coutume, le soir, chez toutes les bonnes mères, une fois leurs petits endormis, d’aller fureter dans leurs esprits et d’y faire du rangement pour le lendemain matin, remettant à leurs places respectives les innombrables choses et notions qui se sont égaillées, égarées durant la journée. Si vous pouviez rester éveillés (ce qui, bien sûr, est impossible), vous surprendriez votre propre mère se livrant à cette activité et vous l’observeriez avec le plus vif intérêt. C’est un peu comme mettre de l’ordre dans un tiroir. Vous la verriez à genoux, je suppose, pensée, souriante, sur tout ce que vous recelez, se demandant où diable vous avez pris cette idée, allant de surprise en surprise — pas toujours agréable — pressant ceci contre sa joue qui lui paraît aussi doux qu’un chaton, rejetant en hâte cela hors de ça vue.

Quand vous vous réveillez le matin, le mal et les passions mauvaises avec lesquels vous vous êtes endormis au lit ont été pliés avec soin et relégués au fond de votre esprits ; et par dessus, bien aérées, sont étalées vos plus jolies pensées, prêtes à vous servir. »

Les comparaisons ou analogies au syndrome de Wendy seraient le parent qui a fait le travail de l’enfant, accompagne dans tous les projets, a pour objectifs de faciliter toujours la vie. Ou un membre d’un couple qui assume ou se voit contraint d’assumer sans s’opposer toutes les fonctions et décisions. La personne, en raison de sa crainte de rejet ou d’abandon, cherche trop à satisfaire.

Dans le conte Peter Pan, il ne faut pas oublier le rôle de la fée Clochette. « Clochette n’était pas totalement mauvaise ou, plutôt, elle était totalement mauvaise à ce moment-là tandis qu’à d’autres, elle était entièrement bonne. Les fées doivent être une chose ou l’autre: elles sont si petites qu’elles ne peuvent malheureusement héberger qu’un sentiment à la fois. »

Fée que Peter Pan recherche, dont il a besoin même à son corps défendant, qui lui permet de chasser ses angoisses et ses peurs. Elle est à la fois son tuteur, son ange gardien, et son contrôle. Et d’ailleurs, elle n’hésite pas à se fâcher (ce que Walt Disney transforme en bouderies), à s’éloigner pendant un temps, à le quitter. Peter Pan ne le supporte pas, il se désespère, ressent le rejet, se met en colère. Et lui fait payer. Très cher. Ce qui l’arrête ? Si Clochette plie. Sinon, il fuit, drapé dans sa superbe enfantine.

L’accumulation et la tentation modernes de « créer » des syndromes n’a pas épargné Clochette. La psychanalyste Sylvie Tenenbaum dans « Le syndrome de la fée Clochette » décrit ce syndrome et les femmes qui en seraient atteintes ou porteuses. « Clochette » est brillante, travailleuse, perfectionniste, enjôleuse, romantique parfois. Mais cette séductrice, experte en manipulation, n’est jamais satisfaite de ses conquêtes. En réalité, à force d’exigences forcément déçues, elle est tout le temps en proie à une colère intérieure qu’elle doit s’employer à cacher. Elle sait si bien « jeter de la poudre » aux yeux. C’est une fée, ne l’oublions pas !

Ainsi, nous nous retrouvons avec un adulte-enfant-tyran, une femme-mère-dépendante et une autre autoritaire-manipulatrice-possessive. Terrible trio, ou double duo, toujours dévastateur. Je ne positionne pas ainsi Clochette, dans cet article. Clochette assume le rôle de mère. Elle surveille, protège, met en garde, contrôle, punit. Elle n’est pas la maman que Wendy doit être. Selon Kathleen Kelley-Laîné : « Comme toutes les autres fées, Clochette symbolise la mère morte, celle qui ne vous quitte jamais car elle est toujours auprès de vous par son esprit. C’est ce qu’on dit. Clochette est ainsi : elle est l’ange gardien de Peter ; c’est elle qui trouve son ombre, et dans votre histoire, elle le découvre et le ramène sur l’île du Jamais-Jamais. D’une certaine manière, c’est elle qui met au monde Peter Pan. Elle est jalouse des autres femmes qui s’approchent de son Peter, comme le font les mères…« 

Elle a donc bien le rôle de mère – à la nuance près que dans le conte, elle ne veut pas voir son enfant, Peter Pan, s’envoler.
Mais dans la vie ? Dans la vie, elle sera celle qui succombera – elle aussi – au charme de Peter Pan. Tout en sentant qu’elle peut imposer une forme d’autorité bienveillante. Reste à savoir ce que son Peter Pan décidera. Grandir – souffrir pour grandir et renoncer à son pays imaginaire. Ou la rejeter, et conserver ce qu’il connaît le mieux : l’immaturité souvent cruelle.

©Anne-Laure Buffet

  • Peter Pan ou l’enfant triste – K. Kelley-Laine, Calmann-Levy
  • Peter Pan, bande dessinée, 6 volumes, Vents d’Ouest – Régis Loisel
  • «Le syndrome de Peter Pan – Ces hommes qui ont refusé de grandir» ; Dan Killey – Odile Jacob

PERVERS NARCISSIQUE : UN MYTHE À DÉCONSTRUIRE PRUDEMMENT

Non, on ne peut pas tout dire.

Surtout, on ne peut pas le dire n’importe comment.

Et sans doute vais-je encore me fâcher avec certain(e)s. Mais la question n’est pas de savoir à combien on plait, ni même de plaire. La question est de dire réellement ce qui doit être dit.

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Hier, je vois passer cet article : « Pour en finir avec le “mythe“ du pervers narcissique. » Voilà un titre qui me plaît. Car en effet, autour de cette notion de pervers narcissique aujourd’hui diffusée très largement se retrouvent des confusions, des amalgames, des abus de langage et de compréhension très dangereux. Le danger est pour les personnes victimes des comportements déviants et mortifères de ces pervers narcissiques. A trop user du terme, on ne sait plus qui est qui. Et il existerait aujourd’hui presqu’autant de pervers narcissiques que de tristes sires ou de capricieuses tendance méchantes.

Le « pervers narcissique » est partout. Il fait la Une des hebdomadaires, remplit les reportages télé de seconde partie de soirée, investit des blogs, des forums, les réseaux sociaux. Unetelle sait qu’elle a un « PN » dans sa vie parce qu’il n’est vraiment pas gentil son compagnon. Une autre redoute d’en avoir rencontré un parce que pour le moment, Monsieur se montre très aimable, ce qui laisse à penser qu’un jour il ne le sera plus. Une troisième est formelle : depuis quelques semaines, Monsieur rentre plus tard du travail, a critiqué deux fois son dîner, s’est énervé et a fait une remarque désobligeante, a ignoré sa nouvelle coupe de cheveux. Il s’est dévoilé : c’est un pervers narcissique ! Mais grâce à ses lectures, elle est informée. Effrayée également, et elle court derrière les conseils pour savoir tout ce qu’elle ne doit plus ni dire ni faire ni penser de peur de se mettre en danger.

Mais elles ont un pervers narcissique dans leur vie, c’est une évidence. Et parfois, il est terrible de voir apparaître en filigrane une étrange fierté à avoir, elles aussi, un monstre quotidien.

Aussi, pour en revenir à cet article, j’étais assez heureuse de lire que d’autres comme moi pensent qu’il faut cesser de voir et mettre du PN partout. Car, c’est vrai, on lit ou entend de plus en plus : « mon PN », « c’est un PN », « PN a fait… ». Avec un risque énorme et qui ne devrait pas passer inaperçu : même si la perversion narcissique n’est pas reconnue comme une maladie ou un trouble mental au sens du DSM, il n’en demeure pas moins que c’est une forme de diagnostic, qui pourrait s’apparenter si le terme est mal ou faussement utilisé à de l’injure ou de la calomnie.

Et je pensais lire qu’il est préférable de s’intéresser aux personnes qui se montrent en souffrance.

Mais ce ne fut pas le cas.

Alors, et au risque de me fâcher avec l’auteur de l’article, je souhaite rappeler certains points.

D’une part ce qui amène à dire que « c’est un PN » est un ensemble de comportements récurrents qui suivent un schéma et un processus bien défini et qui ont pour intention de chosifier la personne qui en devient victime. Ces comportements relèvent du harcèlement, du dénigrement, du mépris, de la manipulation mentale, de l’abus de langage, de l’irrespect, tout autant que de la séduction et de l’amabilité. Ils alternent sans cesse et sans raison, sont toujours en décalage avec les faits, induisant le trouble et la confusion. Ils s’installent dans le temps, laissant la victime de plus en plus inerte. Ils se nourrissent de paradoxes, et émanent d’une personnalité qui utilise un ensemble complet d’artifices et de masques. Caméléon, acteur, vampire, séducteur, Dr Jekyll et Mr Hyde, imperturbable, simulant parfaitement toutes les émotions, sauf une : la colère, qui explose dès que sa soif de pouvoir n’est plus satisfaite. En quête perpétuelle de puissance qu’il ne peut jamais combler, le pervers narcissique manie la violence psychologique avec un talent à nul autre pareil. Peu à peu sa victime est dépossédée de tout, intellectuellement, affectivement, psychiquement, sexuellement, économiquement. Elle n’est plus maître de rien, ne décide plus rien, ne sait plus rien. Elle se retrouve dans une totale dépendance, une complète soumission, et l’on parle alors d’emprise.

D’autre part, et contrairement à ce que l’article laisse supposer, le pervers narcissique n’est pas forcément un homme. Il peut également être une femme. Ce n’est pas le sexe qui fait le monstre, ce sont ses comportements. N’en déplaise à certains qui il y a peu encore ont jugé bon de m’attaquer en disant que mes propos nuisent aux femmes et au combat féministe, je profite de cet article pour dire et affirmer une fois de plus que la perversion narcissique peut être le fait d’une femme. Et ceux à qui cela déplaît peuvent encore m’attaquer, ça m’est bien égal. Je persiste et signe.

Aussi, écrire un article permettant de croire, puisqu’il est adressé à des femmes, que seuls les hommes – certains hommes – pourraient être « PN », est une erreur, ou pour le moins contient une terrible omission.

De plus, il y a dans cet article un passage qui me déplaît: « aujourd’hui nous voulons vibrer, nous voulons du bad boy, nous voulons un mec tatoué, nous voulons un mec qui a du caractère, qui nous met la fessée lors de nos ébats. Mais en même temps, nous voulons qu’il nous comprenne, qu’il obéisse à nos moindres caprices, qu’il nous offre des fleurs, qu’il s’engage. » Je ne le crois pas, et surtout je ne crois pas aux généralités, de toute sorte. Je trouve ces termes exagérés, disproportionnés, et hors contexte. Bref, je les trouve inappropriés s’il s’agit de mettre à mal ce mythe du pervers narcissique.

Parce que, et ainsi que, cette fois avec raison, l’auteur le dit plus loin dans l’article : « Un pn vous détruit, vous isole, vous réduit au néant. Vous devenez une entité, une morte vivante, l’ombre de vous même. Il vous vide de toutes substances. Un pervers narcissique n’est autre qu’un sociopathe, ah là ça fait un peu plus peur non ? Mais vivre avec un pn n’a rien d’amusant ni de divertissant. » Même si je ne suis pas d’accord avec certains mots ou formules, il n’en est pas moins certain que vivre avec un individu aux comportements pervers narcissiques est mortel, psychiquement, parfois physiquement. Une personne qui en est victime n’a plus l’envie et l’énergie pour en parler, tout simplement parce qu’elle n’en a pas conscience et n’a pas le droit ni la possibilité d’en avoir conscience.

Il faut cependant reconnaître une chose : les réseaux sociaux sont utiles et mal utilisés. Utiles, car ils peuvent être la première étape pour sortir de l’isolement. Aussi écrire qu’une victime se retrouve incapable de parler, ou de lire quoi que ce soit, est faux. C’est aujourd’hui souvent le premier pas vers une forme de libération, de prise de conscience. Sur un forum, sur un groupe, elle va trouver un mot, une aide, une écoute, ce qu’elle a complètement perdu. Elle va s’y accrocher comme un noyé à sa bouée et va chercher un peu plus. Elle va hésiter, va avoir peur d’être découverte par son agresseur, va faire un pas en arrière, couper le contact, puis le reprendre. Et les réseaux sociaux et toute la médiatisation autour de la perversion narcissique ont eu cela de bon qu’ils ont permis à beaucoup de comprendre, de faire des démarches et de s’en sortir.

Mal utilisés, parce qu’ils manquent souvent de modérateur, laissant effectivement la porte ouverte aux abus, aux mauvaises interprétations, aux conclusions trop rapides.

S’y retrouvent alors des personnes victimes de la violence psychologique exercée par un-e manipulateur-trice pervers-e narcissique et d’autres qui partagent leur vie avec un-e individu au caractère fort, désagréable, difficile et auquel ils ne savent pas s’opposer, par manque de confiance en eux. Les uns et les autres sont invités à résister, à se battre, à aller en justice, à protéger les enfants, à porter plainte, à agir. Les premiers à le faire sont les moins en souffrance. Les autres, mis à terre par cette violence psychologique récurrente, ont besoin de temps. Un temps qui dure parfois des années. Ils ont besoin d’une réelle écoute et d’un réel soutien, et Internet est alors insuffisant. Ils ont besoin d’un accompagnement complet et d’une présence empathique. Ils ont besoin d’interlocuteurs parfaitement informés et formés, car c’est à tous niveaux qu’ils devront être aidés et entendus.

Oui, c’est une évidence et c’est indispensable de le rappeler, le terme trop vulgarisé de pervers narcissique, dit « PN », mérite un certain nombre de rappels. Après la mode, car il s’agissait bien de mode, des bipolaires qui foisonnaient autant que les cailloux du chemin, après celle des enfants hyperactifs ou précoces qui remplissaient les salles de classe et les cours de récré (nourrissant souvent l’ego de leurs parents sans le savoir), on en est à celle du pervers narcissique. Et vouloir arrêter cette mode pour prendre réellement en considération la perversion narcissique et également pour la laisser à ce qu’elle doit être est indispensable.

Mais il faut le faire avec je crois plus de distance qu’il n’y en a dans cet article. Ainsi, écrire ou laisser entendre que certaines « fanfaronnent » parce qu’elles pensent vivre avec un PN, et le disent, est un jugement hors de propos. Si elles le font, c’est sans doute parce qu’elles souffrent de quelque chose – quoi, je n’en sais rien. Mais elles sont en difficulté, et il faut entendre cette difficulté. Et cette phrase me frappe, dans l’article : (vous) « chouinez comme une enfant à qui son jouet ne répond plus ! ». Car c’est alors faire des femmes qui disent être avec un pervers narcissique ce qu’exactement elles reprochent à l’autre ; c’est leur attribuer un comportement infantile et culpabilisant pour celui qui l’observe. Et c’est entre autres ce comportement qui constitue la personnalité perverse narcissique : la capacité à « chouiner », à avoir des larmes de crocodiles, à culpabiliser l’autre tout en en faisant un objet.

Aussi, j’étais contente de voir que le pervers narcissique, ou plus exactement l’utilisation abusive du terme, à ses détracteurs et ses opposants. Je regrette la fausse légèreté du ton et le manque d’informations. Je comprends la colère de l’auteur qui, elle-même victime, veut remettre certaines choses à leur juste place et ne plus lire de débordements. Mais son propos gagnerait en justesse s’il se départissait de cette colère.

Comme elle, je peux dire : « Non, mesdames, vous n’êtes pas toutes victimes d’un « PN » parce que les journaux féminins en remplissent leurs pages. » Mais j’ajouterai : « Oui, messieurs, vous pouvez être concernés et vous avez le droit de le dire. Et oui, mesdames, et messieurs, si ces articles vous intriguent, s’ils font naître un doute, s’ils génèrent un malaise, alors allez plus loin dans vos recherches, informez-vous au-delà de vos lectures. Car vos doutes doivent être dissipés, quelle qu’en soit la raison. »

©Anne-Laure Buffet
annelaurebuffet@gmail.com

COMMENT LES VICTIMES DE VIOLENCE PSYCHOLOGIQUE CESSENT DE PENSER

 

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30 CARACTÉRISTIQUES DU MANIPULATEUR DÉCRYPTÉES

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En 1997, Isabelle Nazare Aga établit une liste de 30 caractéristiques permettant de repérer un manipulateur, homme, ou femme.
Cette liste a permis à bon ombre de personnes de comprendre une situation personnelle, d’essayer d’y faire face, de se déculpabiliser.
Depuis, 20 ans ont passé. Ces caractéristiques sont toujours aussi valables. Mais aujourd’hui, elles sont utilisées, disséminées un peu partout sur Internet, sans prise de recul, sans analyse. A la moindre friction dans un couple, ou dans n’importe quel type de relation, il est devenu courant d’y recourir, ou de proposer de les lire, afin de se demander si – oui ou non – nous avons affaire à un manipulateur. Ce qui entraîne des excès, des abus d’interprétation. Ce qui nuit à l’approche objective du travail d’Isabelle Nazare Aga, à la prise de distance qu’elle propose. Au-delà de cette liste, il faudrait une question, à laquelle seul le lecteur peut répondre : Suis-je en danger ?
Et pour aller plus loin : Suis-je une victime ? Mon comportement est-il celui d’une victime de manipulateur ?

Afin de mieux comprendre ces 30 caractéristiques, et les conséquences de chaque caractéristique sur les victimes, je vous en propose un petit décryptage.

Et avant tout, une mise en garde : Chacun peut, exceptionnellement, se comporter ainsi. C’est la répétition – la presque quotidienneté – qui fait de tel ou tel comportement un comportement manipulateur. C’est également le refus d’admettre l’existence de ces comportements qui les rend manipulateurs. Une personnalité bienveillante acceptera d’entendre qu’elle a mal agi, ou admettra qu’elle avait un objectif précis à un moment précis, mais que le comportement auquel il est fait référence ne fait pas partie de ses valeurs et de ses principes.

Enfin, on dit « le manipulateur », ce qui ne veut pas dire qu’il est forcément un homme. Le manipulateur est un homme, une femme, un individu dénué de toute reconnaissance de l’autre et ne servant qu’une seule personne : lui-même.

1 Il culpabilise les autres au nom du lien familial, de l’amitié, de l’amour, de la conscience professionnelle.

Il culpabilise, oui. Mais les mots utilisés ne sont pas forcément entendus comme culpabilisants. Les injonctions peuvent être dissimulées sous de faux compliments. Ex : « Tu es tellement jolie, tu mérites bien mieux et notre famille aussi qu’untel ou untel… »

Conséquence : la victime place ces notions avant tout, cherchant à ne les trahir en rien, et jamais. Elle s’observe, s’analyse et se critique en permanence, se sentant tenue par un devoir de loyauté considérable et devant être sans faille. Le moindre mot, le moindre geste qui n’irait pas dans le sens d’une de ces notions seraient alors vécus comme une trahison. Et la culpabilité ressentie serait d’autant plus forte.

2 Il reporte sa responsabilité sur les autres, ou se démet des siennes.

Il le fait en ayant toujours une bonne raison, un bon argument, qu’il semble impossible de contredire. Et ce bon argument, cette bonne raison vont, de plus, prendre appui sur une réalité objective non réfutable.

Ex : « Je t’ai laissé régler les questions concernant les enfants, puisque tu as fait le choix de ne pas travailler pour t’en occuper. Je pensais, en toute sincérité et en toute confiance, que si tu avais un souci tu m’en parlerais. Je n’y suis pour rien si tu préfères te taire. »

Conséquence : la victime va constamment chercher à savoir si elle fait bien, si elle pense bien, si elle comprend bien, si elle agit bien. Elle se croit tenue de « gérer » le quotidien, de régler toutes les difficultés. Elle est obligée, c’est-à-dire dans l’obligation de faire et de comprendre, sans jamais se tromper, sans aucun manquement possible. Son mode de pensée peut être résumer ainsi : « Si il m’a été confié telle mission, telle responsabilité, c’est que j’en ai la capacité ? Si je n’y arrive pas, c’est que je ne suis pas à la hauteur ou que j’ai fait croire quelque chose de faux. Je suis donc menteur, vantard, et incapable. C’est ma faute »

3 Il ne communique pas clairement ses demandes, ses besoins, ses sentiments et opinions.

Il ne le fait pas, car il n’en a pas, si ce n’est de surpasser tout et tous, et de détruire ce qui pourrait lui faire de l’ombre. Cependant il sait que cette absence est a-normale. Aussi, il invite, imite, et laisse son interlocuteur dans l’embarras et le flou.

Ex : « J’aimerai beaucoup partir enfin en vacances ». Oui, mais où ? Quand ? Comment ? Avec qui ? A l’interlocuteur de deviner et d’anticiper. Et s’il ne le fait pas, le couperet va tomber… car, par amour ou amitié pour le manipulateur, il devrait savoir, sans qu’il soit besoin de lui dire.

A noter, le « enfin », qui est prononcé sur un ton de reproche, comme si l’interlocuteur – la victime – empêchait les vacances ou ne savait pas s’en charger.

Conséquence : la victime va constamment se demander ce qui pourrait satisfaire le manipulateur. Elle ne va avoir de cesse de proposer, d’organiser, de prévoir, y consacrant un temps infini, concentrant ses pensées uniquement sur ce qu’elle imagine faire plaisir au manipulateur. Bien sûr, elle ne peut y arriver, le manipulateur prenant un malin plaisir à changer de goût, d’avis, d’opinion, pour ne jamais être contenté. Pour ne jamais avoir à dire merci. Pour conserver le contrôle de la pensée de sa victime. Pour l’empêcher de penser à quoi que ce soit ou qui que ce soit d’autre.

4 Il répond très souvent de façon floue.

La clarté et l’évidence sont dangereuses pour le manipulateur car non négociables. Un « oui » ou un « non » fermes ne laisse aucune porte de sortie, aucune liberté de manœuvre au manipulateur. Aussi, il va répondre par des formules à la fois alambiquées et mystérieuses, laissant planer l’incertitude.

Ex : « Je verrai plus tard » (mais le « plus tard » est indéfini), « Pourquoi me poser cette question, tu connais la réponse » (et l’interlocuteur se voit contraint de se taire, fouillant chaque centimètre de son cerveau en espérant trouver cette réponse qui est censée s’y trouver – et ne la trouvant pas, se sent de plus en plus bête)

Conséquence : la victime attend. C’est d’ailleurs part commune chez les victimes : elles attendent. Elles attendent un geste, un mot, un compliment, une critique, un encouragement. Elles attendent et finissent par ne plus rien faire, ne sachant que faire. Et lorsqu’à force d’attendre, elles ne font vraiment plus rien, se sentant inutiles, sans envie et sans projet, elles se le font reprocher, de plus en plus vertement.

5 Il change ses opinions, ses comportements, ses sentiments selon les personnes ou les situations.

Non seulement il est caméléon, et s’adapte en fonction du profit à tirer de son ou ses interlocuteurs, mais n’ayant aucun sentiment, il va servir à celui ou celle qui l’écoute ce qu’il devine être le plus profitable, à l’instant. Ainsi, dans la même journée, il sera athée puis pratiquant, plutôt de gauche, ou plutôt de droite, plutôt réservé ou plutôt prolixe. Et jamais il ne posera de manière tranchée une opinion, ce qui lui permet ces volte-faces constants, qu’il ne remet pas en cause, mais dont il se sert pour expliquer à sa victime qu’elle « ne comprend rien et n’a le sens ni de la mesure, ni de la nuance. »

Conséquence : la victime ne sait plus quoi penser. Elle ne sait plus si elle a vraiment entendue, vraiment compris, et mieux encore, si elle sait aimer vraiment celui sur lequel elle semble se tromper, encore, puisqu’elle n’a pas compris, pas saisi ses vrais sentiments.

6 Il invoque des raisons logiques pour déguiser ses demandes.

Comme il est gentil, le manipulateur, à ne vouloir n’y s’imposer, ni obliger, ni gêner son interlocuteur ! C’est souvent ainsi qu’il explique pourquoi il ne demande pas clairement ce qu’il souhaite ou désire. Mieux encore, il ira jusqu’à dire qu’il laisse ainsi son libre-arbitre, sa faculté de penser à son interlocuteur. Certes. A condition de penser comme lui, de vouloir comme lui, de faire comme lui.

Le terme « demande » devrait d’ailleurs être remplacé ici par « ordre ». Car une demande qui n’est pas assouvie ne devrait pas entraîner de conflit. Un ordre non respecté crée une tension. Ce que le manipulateur appelle demande n’est rien de moins qu’une injonction – et c’est ainsi que les victimes l’entendent, mais déguisée par des formules de politesse, par de l’obséquiosité, par de la flatterie, qui endorment la vigilance et la capacité de refus des victimes.

Conséquence : la victime se remet en cause. Il lui est laissé le choix de décider ; si elle se trompe, c’est qu’elle ne sait pas faire, n’est pas à la hauteur, n’a pas de goût, pas d’idée, pas d’imagination.

7 Il fait croire aux autres qu’ils doivent être parfaits, qu’ils ne doivent jamais changer d’avis, qu’ils doivent tout savoir et répondre immédiatement aux demandes et questions.

Et pour mieux le laisser croire, il va d’abord séduire et flatter. Puis, lentement, remettre en cause. Enfin, il critiquera, reprochera, et détruira.

Conséquence : la victime devient ultra perfectionniste sans savoir définir ce qu’est la perfection. Elle va s’épuiser, aller au bout de ses forces physiques et intellectuelles, se critiquer avant même d’avoir entrepris la moindre action, déjà convaincue de ne pas pouvoir y arriver, et mieux encore de ne pas pouvoir satisfaire les attentes, et enfin de décevoir celui qui lui fait tellement confiance…

8 Il met en doute les qualités, la compétence, la personnalité des autres : il critique sans en avoir l’air, dévalorise et juge.

Ainsi, il tient à l’écart, sème le doute, se met en valeur et en avant, et isole la victime. Le manipulateur n’admet que la lumière, la puissance et la gloire. Tout ce qui peut être un obstacle ou un frein doit être éliminé.

Ex : « Ce dossier est pas mal. Mais le travail n’a pas été confié à la bonne personne. C’est dommage, une fois de plus elle ne se montre pas à la hauteur, alors qu’elle pouvait saisir sa chance. »

Conséquence : la victime se met à juger sans s’en rendre compte ses proches, ses collègues de travail. Pour justifier les propos du manipulateur et ne pas le critiquer ou s’opposer à ce qui est dit, elle va se taire, couper court à la communication avec ses proches, s’en éloigner, ou chercher en eux la moindre faille qui conforte ce qui lui est dit par le manipulateur.

9 Il fait faire ses messages par autrui.

Incapable de dire clairement les choses, il se sert de la technique dangereuse du téléphone arabe. Les messages sont forcément tronqués, déformés, et il a ensuite tout loisir pour dire que tel message ne vient pas de lui, que tel autre n’est pas vrai, que tel autre encore est une interprétation, pas la réalité.

Conséquence : la victime ne sait plus distinguer le vrai du faux. Elle ne sait plus si ce qui lui est dit par un tiers est exact. Elle doute de ce qu’elle entend, de ce qu’elle comprend, et même du tiers.

10 Il sème la zizanie et crée la suspicion, divise pour mieux régner.

Si la situation est classique, malheureusement, en entreprise, elle est encore plus classique dans des familles ou l’un des parents – parfois les deux – manipule. Pour mieux contrôler la fratrie, et parfois l’autre parent, le parent manipulateur va glisser des petites phrases, des petites remarques, de façon anodine, mais qui s’infiltrent comme du poison dans l’esprit de ceux qui les entendent. Ainsi, la rivalité entre sœurs, le rejet d’un parent par ses enfants, la cruauté d’un enfant envers les autres… prennent leur source dans ce venin, qui fait naître suspicion, doute, jalousie, tristesse, rancœur…

Conséquence : même si la victime peut trouver que ces remarques sont anodines, ou exagérées, elle aura à force de les entendre – car la répétition œuvre dans le sens du manipulateur – une méfiance, une défiance vis-à-vis des autres. Elle va se tenir à distance, se taire et s’éloigner, ou faire le jeu du manipulateur en cherchant à se défendre ou se protéger.

11 Il sait se placer en victime pour qu’on le plaigne.

D’ailleurs rien n’est jamais de sa faute. Il aurait tellement aimé que les choses se passent autrement. Et il est tellement malheureux… En public, il est capable de pousser à bout – à mots couverts – sa victime, pour la mettre en colère, pour l’obliger à se montrer sur la défensive, à donner une fausse image d’elle-même.

Il va user de tous les moyens possibles, jusqu’aux procédures, se glissant dans la peau d’un saint de vitrail blessé et malheureux.

Conséquence : la victime doit se justifier en permanence. Aux yeux des tiers, elle est responsable ou coupable, et se sent comme telle. Elle est dénigrée, ou croit l’être. Et à trop se justifier, elle en perd toute crédibilité. Elle-même finit par ne plus se croire. Elle-même finit par penser qu’elle est coupable.

12 Il ignore les demandes même s’il dit s’en occuper.

Tout autant, il promet énormément mais ne fait jamais rien. C’est une fabrique de belles paroles sans jamais qu’elles soient suivies d’effet.

Conséquence : non seulement la victime doit faire ce que le manipulateur avait promis, mais elle ne se sent ni écoutée ni vue. Elle se sent perdre en intérêt, se convainc de ne pas en avoir, ou de ne pas savoir dire ou faire. Elle se sent inutile, vide. Transparente.

13 Il utilise les principes moraux des autres pour assouvir ses besoins.

Et ce pour une raison bien simple : lui-même n’en a pas. Ni principe, ni valeur, ni sens du bien et du mal. Ou plus exactement, il connaît le sens du bien et du mal à la condition que ce soit son bien, son mal. Le reste ne le concerne en rien, et ne le touche pas. En revanche, il sait d’instinct que la morale permet d’organiser une relation, un système. Il observe et s’en sert pour les appliquer aux autres.

En résumé, le manipulateur est l’incarnation du « Faites ce que je dis, pas ce que je fais ».

Conséquence : la victime est soumise à des sermons et des rappels à l’ordre perpétuels. Elle vit aux côtés d’un censeur, d’un inquisiteur, qui, tel un Torquemada de salon, va chercher à la corriger, ou la punir en permanence.

14 Il menace de façon déguisée, ou pratique un chantage ouvert.

Ainsi, il instaure une ambiance de peur, de stress, permanents. Ce qui lui permet d’installer et de développer son contrôle sur sa victime. Il met en dépendance, de manière malsaine, et oblige à la soumission, par crainte de représailles verbales, ou physiques.

Ex : « Il vaudrait mieux que tu comprennes ce que je te demande sans que j’ai besoin de le répéter », ou encore : « Si tu ne suis pas mes conseils, ce sera la preuve que tu n’en n’as rien à faire de moi… »

Conséquence : la victime s’interdit de réfléchir. Elle est conditionnée à obéir. Au premier chantage, elle n’en tient pas compte. Le manipulateur va lui faire payer, car c’est pour lui une rébellion. Au deuxième chantage, présenté insidieusement, elle se pliera. Au troisième, elle perd déjà en personnalité.

15 Il change carrément de sujet au cours d’une conversation.

Toujours dans la nécessité d’entretenir le doute et le flou, ou encore pour ignorer sa victime, le manipulateur coupera court à une conversation entamée, s’imposant dans la discussion, et obligeant à parler d’autre chose.

Conséquence : la victime se sent là encore invisible, sans intérêt. Elle pense n’avoir aucune idée, aucune intelligence. Elle perd l’habitude de parler pour ne pas être à nouveau interrompue – elle entend alors qu’elle n’a jamais rien à dire, qu’elle est stupide. Elle perd en capacité et envie de s’exprimer, en privé, et en public. Elle devient mutique.

16 Il évite ou s’échappe de l’entretien, de la réunion.

S’il le fait par lâcheté, ce ne sera jamais présenté ainsi. Il fera croire à un rendez-vous plus important – ce qui dénigre l’intérêt du rendez-vous qu’il manque, à une urgence dont il ne peut parler, ajoutant du secret à son absence, à un souci personnel (santé, famille…) obligeant les autres à le plaindre.

Ainsi, il échappe à la confrontation, au risque de mis en échec ou d’être critiqué, à l’opposition. Si son discours tient face à un interlocuteur, il est en danger face au groupe, car dans le groupe il peut toujours se trouver une personne qui ne le croira pas et pourra le déstabiliser.

Conséquence : la victime « reste sur sa faim », doit se soumettre à des horaires et un changement perpétuel d’organisation et d’emploi du temps. Elle a de la compassion, elle surinvestit ce qu’elle doit réaliser, au risque de s’épuiser, pour soulager celui qui semble soudain en difficulté.

17 Il mise sur l’ignorance des autres et fait croire en sa supériorité.

Son discours transformera ignorance en incompétence. Il ne proposera jamais un enseignement sain, permettant à sa victime d’apprendre et de fait de développer ses propres compétences, il va la rabaisser, l’obligeant à se mésestimer. Il utilisera un discours compliqué, des phrases vides de sens mais complexes, faisant penser à ses interlocuteurs qu’ils ne comprennent rien. Excellent orateur, le manipulateur « s’écoute parler », et ne supporte aucune interruption.

Ex : « Je pensais que tu connaissais le sujet, il est tout à fait simple à comprendre, et nous aurions pu échanger toi et moi sur certains points. Il est bien dommage de ne pas pouvoir le faire mais je suis certain(e) qu’avec un peu de travail, tu seras bientôt à la hauteur pour pouvoir en discuter. »

Conséquence : la victime est peu à peu convaincue de ne rien savoir, et que cette absence de connaissance est de sa faute, tant il semble évident de savoir. Si dans un premier temps elle essaie d’apprendre, de s’informer, ce ne sera jamais assez, et elle se décourage au point de ne plus chercher à apprendre. Elle taira également ses connaissances, n’en sera plus sûre, et finira à nouveau par penser qu’elle est stupide.

18 Il ment.

Le mensonge n’est pas permanent mais régulier. Les vérités sont déformées, exagérées, enjolivées en fonction de ses besoins. Il invente des histoires, en les sachant fausses, par seul intérêt. Il sait qu’il ment.

Conséquence : la victime ne peut plus distinguer le vrai du faux. Elle passe des heures à analyser pour se rapprocher de la vérité. Mais quelle vérité ? puisqu’aucune ne semble vraiment vraie.

19 Il prêche le faux pour savoir le vrai.

Tout comme il divise pour mieux régner, le manipulateur est un parfait avocat du diable. Il sera alors tout sourire, tout sucre et tout miel, et la victime va se laisser berner et séduire.

Conséquence : la victime va lui livrer les informations recherchées sur un plateau et sans méfiance. Et avec ce qu’elle a fourni comme information, elle se fera écraser peu de temps après.

20 Il est égocentrique.

Le manipulateur sait parfaitement où se situe son nombril et l’entretien avec passion. Rien d’autre ne l’intéresse. Il est centré uniquement sur lui, sa réflexion, ses gestes, ses actes ont pour seul intérêt de nourrir ce « nombril ». Il est le nombril du monde, et tout doit tourner autour de lui et être fait dans son unique intérêt.

Conséquence : la victime doit se dévouer entièrement et exclusivement à cet être supérieur. Elle n’a pas le choix. Ce qui n’est pas fait pour lui sera jugé comme étant contre lui, et de ce fait rejeté, ignoré ou méprisé.

21 Il peut être jaloux.

Plus exactement, il peut se montrer jaloux. Car jaloux, il l’est intrinsèquement. Des autres, de ce qu’ils ont, de ce qu’ils sont, de ce qu’ils font. Il ne l’exprimera que s’il a un intérêt immédiat à le faire. Il sera alors dans la possession, et la destruction, par la parole, ou par le geste. Ce qui ne le sert pas ne doit pas exister et doit immédiatement être détruit.

Conséquence : la victime va couper les ponts avec ce qui était son passé. Sa famille, ses amis, ses études, son métier, ses goûts sont laissés de côté, abandonnés, pour ne pas permettre au manipulateur de soupçonner la moindre trahison, le moindre secret ; pour ne jamais être « pris en faute » ou à défaut.

22 Il ne supporte pas la critique et nie les évidences.

La remise en cause est impossible. C’est un crime de lèse-majesté qui doit immédiatement être puni. Le manipulateur n’admet pas la moindre opposition car il sait. Son pouvoir serait moindre s’il n’était pas omnipotent et omniscient. Aussi s’opposer à lui revient à se mettre en danger à l’instant même.

Conséquence : la victime accepte tout. Elle ne critique rien, ne juge rien, n’émet aucune idée contraire, approuve même ce qu’elle sait être faux, immoral, inutile.

Elle perd l’usage du « non », du refus, et développe une peur du conflit qui la maintient dans le silence et l’acceptation.

23 Il ne tient pas compte des droits, des besoins et des désirs des autres.

Tout simplement parce que l’autre n’existe pas ou uniquement pour le servir. L’altérité est une notion parfaitement opposée au fonctionnement manipulateur. L’autre est un objet, qui sera jeté ou détruit quand il ne sera plus utile. L’autre ne peut pas avoir d’idée, de sentiment, d’envie, de projet.

Conséquence : la victime va chercher à dire ce dont elle a besoin, ce qu’elle aime, ce qui lui plaît. Ses demandes et ses envies ne seront jamais écoutées et encore moins satisfaites. Là encore, elle va peu à peu perdre en personnalité. Elle va ignorer ses propres envies, et ses propres besoins, les croyant sans valeur et sans intérêt. Elle ne va plus s’écouter. Elle va s’oublier, totalement, au seul profit du manipulateur.

24 Il utilise souvent le dernier moment pour ordonner ou faire agir autrui.

Le manipulateur fonctionne et fait fonctionner dans l’urgence. Il déguisera ses demandes sous de faux compliments, ou au contraire en commençant par dénigrer et reprocher : « Vous auriez pu y penser avant ! Il faut toujours que je fasse tout tout seul… »

Conséquence : précipitation, stress, erreurs, conviction d’avoir tort… la victime pense qu’il lui appartient de répondre, tout de suite, parfaitement, et qu’elle est coupable de ne pas avoir anticipé une demande … qu’elle ne pouvait imaginer. La victime est privée de toute capacité de recul et de jugement. Elle vit dans l’instant présent, finit par tout accepter, est téléguidée, comme un automate. Elle possède une fonction marche – arrêt, et celui qui appuie sur le bouton, c’est le manipulateur.

25 Son discours paraît logique ou cohérent alors que ses attitudes répondent au schéma opposé.

Le manipulateur sait parler. Il est éloquent et convaincant. Il a toujours les bons arguments. Il semble même rassurant, et sécurisant… « on » lui fait confiance. Dans la pratique, il est désordonné, confus, désorganisé, imprécis, instable ; Mais le discours bien servi dupe ceux qui l’entendent. Ils s’y réfèrent et n’ont plus l’analyse nécessaire pour juger les actes. Ils s’en tiennent aux paroles, hypnotisés.

Conséquence : la victime tente de rapprocher les paroles des faits. Les paroles ayant une logique, elle va se reprocher de trouver un manque de logique aux faits, ou encore va se dire que l’action n’est pas terminée, que quelque chose d’autre va être mis en place. Elle est placée en situation d’attente, d’immobilisme. Ce que le manipulateur ne tardera pas à lui reprocher, comme il va lui reprocher son manque d’initiative, son incapacité à prendre des décisions, à mettre en place une action. L’accumulation des reproches pèse sur la victime comme des enclumes, et elle s’enfonce de plus en plus dans cet immobilisme mortifère.

26 Il flatte pour vous plaire, fait des cadeaux, se met soudain aux petits soins pour vous.

Séducteur un jour, séducteur toujours…Aucune manipulation ne fonctionne sans séduction. Elle en est l’origine et le fondement, et revient sans prévenir, souvent aux moments les plus critiques, pour rassurer, apaiser, et tromper un peu plus.

Conséquence : la victime croit en ce qu’il est commun d’appeler « la lune de miel ». Epuisée par les reproches, les critiques, le chantage, l’ignorance, elle se sent re-vivre. Elle s’imagine à nouveau vue, reconnue, aimée. Elle se rassure en se disant qu’elle s’est trompée. Qu’elle a sans doute mal analysé une situation. Qu’elle a sa part de responsabilité. Que chacun, pendant une période, peut être tendu, difficile, désagréable. Elle finit par penser que c’est de sa faute, qu’elle est trop exigeante, trop incohérente, trop « méchante ». Elle cède à la séduction. Elle se fait enfermer dans un schéma de violence psychologique, espérant ces lunes de miel, de plus en plus rares et brèves.

27 Il produit un sentiment de malaise ou de non-liberté.

Le manipulateur sème le doute, le flou, la confusion. Il oblige au contrôle, à l’hyper vigilance, à l’anticipation. Rien n’est naturel. Il absorbe l’oxygène, rend l’atmosphère pesante, oblige à raconter ses faits et gestes et jusqu’à dévoiler son jardin secret, de peur de se faire dire qu’il y a mensonge et dissimulation.

Conséquence : la victime n’est pas « à l’aise ». Elle vérifie chacune de ses paroles, chacun de ses actes, pour ne pas contrarier. Elle s’excuse, en permanence, de peur de déranger. Elle s’exprime de manière mesurée, redoutant d’être considérée comme agressive ou idiote. Elle respire moins bien. Son corps devient douloureux à force de se contracter ; La souffrance devient physique.

28 Il est parfaitement efficace pour atteindre ses propres buts mais aux dépens d’autrui.

Le manipulateur n’accepte que la gloire, la puissance et les sommets. Son objectif est de dominer, d’être puissant, seule valeur qu’il reconnaisse. L’autre n’existant pas ou uniquement à son profit, il sait s’en servir, comme d’un barreau d’échelle ou d’une marche d’escalier, pour continuer d’avancer et de grimper, sans se soucier des conséquences pour celui qu’il écrase.

Conséquence : la victime est petit à petit dépossédée de ce qu’elle est, de ses talents, de ses compétences. Utilisées uniquement afin de servir le manipulateur, elles s’amenuisent et la victime n’est plus à même de les considérer objectivement, puisque, aussitôt utilisées, aussitôt critiquées. En effet, si la victime savait se les attribuer réellement, elle pourrait en faire usage pour elle-même et de ce fait mettre en danger les rêves de grandeur du manipulateur. La victime est exploitée, et lorsque cette exploitation n’a plus de raison d’être, rejetée.

29 Il nous fait faire des choses que nous n’aurions probablement pas fait de notre propre gré.

Séducteur, convaincant, ou menaçant, il empêche la victime d’avoir le moindre libre arbitre. N’ayant ni valeur ni morale, il cherche son propre plaisir ou sa seule réussite, sans prendre en compte ce que d’autres vont transgresser pour lui. Il ne voit que le résultat, le moyen ne compte pas.

Conséquence : humiliations, compromissions, soumission, acceptation des abus… la victime est là aussi comme « télécommandée » et accepte, ou croit accepter, ce qui est contraire à ses valeurs. Que ce soit d’ordre matériel, financier, spirituel, physique, sexuel, la victime ne dit jamais non. Et comme elle ne dit jamais non, il est encore plus simple pour le manipulateur de lui faire penser et croire qu’au fond d’elle, elle était d’accord, elle avait dit oui.

30 Il fait constamment l’objet des conversations, même quand il n’est pas là.

Le manipulateur devient indispensable. Tout tourne autour de lui – c’est le but recherché – et consacrer du temps à autrui ou autre chose est interdit. Lorsque l’entourage sent ou comprend la dangerosité du comportement, il continue d’en parler, cherchant à comprendre un peu plus, à se justifier, à excuser ou à critiquer. Et tout ce temps, qu’il soit présent ou non, est autant de cadeaux qui lui sont faits, puisqu’il interdit que quoi que ce soit existe sans lui.

Conséquence : la victime croit trahir en ne pensant pas au manipulateur, en n’agissant pas pour lui, en ne parlant pas de lui. Elle est obsédée, se sent obligée d’en parler constamment, en vient à lasser les autres, et les trouve irrespectueux ou méchants de ne pas avoir la même dévotion. Quand elle prend conscience, elle n’a de cesse de se justifier, ou d’en parler pour être rassurée et confortée, pour ne pas se sentir injuste, cruelle ou ingrate.

La victime n’existe plus qu’au travers du manipulateur.

Anne-Laure Buffet : Victimes de violences psychologiques, de la résistance à la reconstruction, ed. Le Passeur

Isabelle Nazare-Aga : Les manipulateurs sont parmi nous, éditions de l’Homme

©Anne-Laure Buffet
annelaurebuffet@gmail.com

LE BRUIT EST SOUVENT TROMPEUR

Mégaphone (3)

Les victimes de violences psychologiques sont fragilisées. Elles n’ont plus de « radar », plus de limites ; elles sont incapables de se distancier de la réalité, prêtes à croire le premier venu, ou au contraire à fuir toute main tendue, aussi bienveillante soit elle.
Elles ne parlent pas – pourquoi le feraient-elles, alors que personne ne les croit ?
Elles ne se plaignent pas – se plaindre de quoi, alors qu’elles sont convaincues d’avoir tort, au moins en partie ?
Elles ne gémissent pas, n’accusent personne, se font discrètes, se tiennent en retrait, en silence. Elles ne pavoisent pas.
Quand elles s’expriment, c’est souvent confusément, cherchant leurs mots, leurs idées, le fil conducteur, qu’elles n’arrivent ni à tenir ni à suivre.
Elles n’ont pas de hargne, pas de colère, pas de revanche.

Il faut du temps pour que la colère s’exprime. Une colère légitime, qui est bien plus un cri, un hurlement, et même, pardon de la comparaison, le cri d’une mère en train d’accoucher, de mettre au monde un être destiné à vivre et grandir, et si possible, librement. Cet être que les victimes – hommes ou femmes – mettent au monde, c’est elles-mêmes. Elles expulsent le meilleur d’elles-même, trop longtemps en gestation, interdit de respirer par la volonté d’un autre.

Les victimes dissimulent leur souffrance. Elles ne la trouvent même pas injuste. Elles ne trouvent pas leur situation injuste. Elles l’acceptent, jusqu’au jour où une vraie prise de conscience leur permet de mettre en place un changement. Et ce changement prend du temps.

En revanche, certaines personnes se qualifient de victimes. Elles le font haut et fort. Elles crient, hurlent et gémissent, et tel un dramaturge de film muet, portent leur main sur le front, se déforment le visage dans des grimaces à faire cauchemarder tous les enfants du voisinage, se désespèrent de leurs « malheurs », invectivent tant qu’elles peuvent, dénoncent sans rien redouter et nommément celui ou celle qu’elles accusent.
C’est une inversion, destinée à attirer le regard, la complaisance et la compassion.
C’est un jeu dont les manipulateurs savent se servir avec brio.
Pendant qu’ils semblent mourir dans des souffrances aussi atroces que bruyantes, ils étouffent avec leur vacarme le peu de bruit que la VRAIE victime essaie de faire… Imaginez, pour faire une comparaison, une brise de fin de journée qui tenterait de recouvrir le fracas d’une tempête.

A ce jeu cruel, c’est bien souvent la FAUSSE victime qui gagne.
Et si elle se retrouve prise le « doigt dans le pot de confiture », si sa manipulation est décelée, elle fait encore plus de bruit, ne redoutant ni Dieu ni diable, mais simplement de perdre l’aura qu’elle s’était créée de toute pièce. Comme on imagine un enfant capricieux, orgueilleux et colérique, vexé d’avoir été surpris pendant sa bêtise, et qui cherche à se dédouaner en pleurant, gesticulant et niant, ces FAUSSES VICTIMES ne tardent pas, dès qu’elles sont dévoilées, à tenter toute manoeuvre, bruyante, spectaculaire, pour retourner la situation. Et projeter sur la victime ce qu’elles sont, elles.

La vie n’est pas un spectacle. Nous en sommes les acteurs, pas les comédiens.
Comme disait une marionnette dans une célèbre émission : « Méfiez-vous des contrefaçons ».
Méfiez-vous de ceux qui, ici ou là, sur le net ou ailleurs, crieraient au scandale, drapés dans leur prétendue bonne foi, n’hésitant pas à nommer le responsable de leurs maux, et à lui faire porter un sac rempli d’accusations mensongères et farfelues – mais ô combien cruelles. Leur bruit inquiète et fait fuir. Elles restent seules, ou avec la pitié et l’amitié de ceux qui veulent les croire. Elles continuent de courir. Et si personne ne fait rien, la VRAIE victime, celle qui est vraiment en souffrance, le reste, et s’y enfonce encore plus.
Silencieusement. Sans laisser de trace.
Ce qu’elle vit est invisible.
Et le manipulateur ne cesse de s’en servir.

©Anne-Laure Buffet
annelaurebuffet@gmail.com

LE SILENCE DES VICTIMES (3) – LE PN EXISTE-T-IL ?

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RA : Croyez-vous au pervers narcissique ? 
ALB : Vous me demandez si j’y crois, comme on demande si l’on croit aux esprits, ou aux fantômes. Je ne crois pas au pervers narcissique. Il ne s’agit pas d’y croire. Il s’agit d’affirmer qu’il existe une part de la population, que l’on appelle pervers narcissique depuis que Racamier l’a dénommée ainsi, qui se trouve dysfonctionnelle, destructrice, maltraitante, malveillante. Cette « catégorie » de personnes pour autant que le terme « personne » puisse leur être appliqué, représenterait 2% de la population. Je ne sais pas comment les statistiques sont faites, et je vois mal des enquêtes et sondages possibles : un ou une pervers narcissique ne se reconnaîtra jamais comme tel ; quant aux victimes, elles utilisent aujourd’hui volontiers ce terme, alors que l’on peut être victime de nombreuses personnalités toxiques, aux comportements différents, et qui ne sont pas pour autant des « PN ». Mais l’utilisation médiatique est si forte qu’il est presque impossible de trouver un autre qualificatif. Aussi, « pervers narcissique » rentre dans le langage usuel. J’y reconnais un avantage, c’est d’être moins vulgaire que de traiter qui que ce soit de « salaud ». Mais c’est fausser très souvent une réalité.
En réalité, je crois bien plus aux violences psychologiques, aux victimes de celles-ci, à l’invisibilité des ces violences tout autant qu’à leur terribles conséquences, qu’à la nécessité de se battre pour savoir si le « PN » existe, et si tel individu est PN, ou jaloux, cruel, sociopathe…

RA : Le pervers narcissique serait donc particulier, à distinguer d’autres personnes maltraitantes. 
ALB : Oui. Tout comme un paranoïaque, un jaloux pathologique, un psycho-rigide… Ce sont des personnalités, des syndromes, des névroses ou des psychoses, des comportements différents. Le pervers narcissique « répond » à certains critères. Il met sa victime, quel que soit le contexte, sous emprise, en la dépersonnalisant, en la dénigrant, en la disqualifiant. Il est exempt de tout sentiment, mais il fonctionne sous l’impulsion de la colère et de l’envie. Il est extrêmement patient. Il faut souvent des années pour que la victime comprenne à qui elle a affaire. Il procède par répétition, récurrence, sans pour autant faire preuve de violence verbale ou physique tangible : il est sournois, perfide, insidieux, séducteur, affable, mielleux ; il arrive en « sauveur » dans la vie de sa proie, il se l’accapare, il la grignote lentement, et la laisse à terre, sans qu’elle ne puisse se rendre compte de ce qu’il se passe. Il envie le pouvoir, la puissance. Il agit toujours dans un huis-clos qui isole sa victime et l’empêche à la fois de réaliser, et de communiquer.

RA : Aujourd’hui beaucoup de victimes se disent victimes de PN. Qu’en pensez-vous ? 
ALB : Comme je vous l’ai dit, c’est un terme devenu commun. Ne sachant comment qualifier celui ou celle qui fait preuve de violence psychologique, les victimes parlent de PN. Certaines sont bien victimes de pervers narcissiques, d’autres luttent contre une autre forme de personnalité maltraitante. Ce qui compte pour moi n’est pas tant de qualifier l’agresseur de pervers narcissique, ou d’autre chose. Ce qui compte c’est comment, et jusqu’à quel point, il a été toxique pour sa victime ; et c’est d’accompagner cette victime lorsqu’elle cherche à s’en sortir et se reconstruire. Je ne combats pas bille en tête contre les pervers narcissiques et uniquement eux. Je suis du côté des victimes. Je suis là pour les entendre, les comprendre, les aider à reformuler, à analyser, à se distancier et se détacher de la violence vécue. Je suis là non pour catégoriser qui que ce soit, mais pour permettre à une personne en souffrance de sortir de cette souffrance et reconstruire son identité et sa personnalité.

RA : Si vous deviez remplacer pervers narcissique par un autre terme, que diriez-vous ? 
Le monstre. A l’apparence humaine, sans aucune humanité. Le vampire, qui ne supporte ni les miroirs ni la lumière, qui se nourrit en vidant sa victime de ce qui lui est essentiel. Le tyran mégalomane, sans morale, sans valeur, sans respect si ce n’est pour le pouvoir et la domination.
Mais aussi, le pas-grand-chose. Sans proie, sans victime, sans public, cet individu n’est rien qu’un pantin désarticulé et ridicule, grotesque.
Si nous avons tous besoin de rapports humains pour vivre, nous n’aspirons pas à détruire nos interlocuteurs, nos proches, notre entourage pour être. Le PN n’aspire qu’à cela, la puissance et la destruction.