LA SIDÉRATION CHEZ LA VICTIME

DÉFINITION : « État de stupeur émotive dans lequel le sujet, figé, inerte, donne l’impression d’une perte de connaissance ou réalise un aspect catatonique par son importante rigidité, voire pseudoparkinsonien du fait des tremblements associés. »

sous la peauSous la peau – un film de Nadia Jandeau et Katia Scarton-Kim

La sidération est causée par un choc. D’une violence inouïe.
« Un coup de poing en pleine gueule, voilà ce que j’ai pris, quand j’ai compris. Ca m’a assumée. J’étais sonnée. Je ne savais plus qui j’étais. Je ne savais plus où j’étais. Plus rien. Je n’entendais plus rien. Je restais bloquée là comme un poteau, sans pouvoir bouger ni parler. Je ne sentais plus rien. Sauf la peur… qu’est-ce que j’ai eu peur ! »

La sidération est un phénomène psychologique créant chez la victime un arrêt du temps. Elle se retrouve figée dans une blessure psychologique traumatique, et les émotions semblent pratiquement absentes. Une culpabilité irrationnelle  se développe. La sidération enferme dans le silence et l’incapacité de dire l’épouvante. C’est un blocage total qui protège de la souffrance en s’en distanciant et en l’interdisant, pour ne pas être submergé.

Le traumatisme a des effets à court, moyen et long terme, différents selon le fonctionnement de chacun.
– état de stress intense pouvant durer plusieurs heures,  se manifestant par cet état de sidération anxieuse, qui n’est autre que le mécanisme de défense archaïque de camouflage dans un milieu naturel, ou d’un état d’agitation inadaptée
– verbalisation souvent difficile, voire impossible.
– comportement de repli sur soi avec des pleurs et de l’angoisse, avec parfois des expressions physiques (pleurs intenses, tremblements, vomissements…)
– culpabilité omniprésente et honte « je ne sais pas quoi faire ; je n’ai pas su réagir à temps ; c’est ma faute »
– impression de souillure « je suis sale, je me sens sale », développant parfois une compulsion d’hygiène

Un état de stress va apparaître. Le stress est la réaction d’adaptation physiologique aux agressions, retenant étroitement trois composantes : neuro-hormonale, psycho-émotionnelle et comportementale. Cette activation physiologique détermine l’intensité émotionnelle réactionnelle. Un sujet fatigué a des émotions très émoussées par rapport à un état éveillé ; elles n’ont rien de commun avec la résilience qui consiste à dépasser les événements graves et les situations tragiques en gardant sa stabilité personnelle. Au moment du traumatisme, du choc, le système neuro-endocrinien décharge brutalement de  l’adrénaline dont témoigne l’état d’agitation, ou au contraire de la sidération avec tétanisation de l’ensemble du corps. L’élévation du cortisol commence par augmenter les capacités adaptatives des neurones (alerte) mais au bout de quelques heures à ce haut niveau il les paralyse et empêche leur « cicatrisation » rapide.
Le cerveau est débordé émotionnellement par cet événement traumatisant auquel il ne peut donner sens, entraînant souvent des modifications de l’état de conscience et des comportements irrationnels qui normalement s’atténuent dans les heures qui suivent.
Des comportements d’évitement vont souvent se développer, comme des mécanismes de défense, afin de permettre à la victime de continuer à « vivre ». Durant cette phase,  où il y a déni, le sujet évite toute situation pouvant lui rappeler l’évènement traumatisant (contournement des lieux, changement d’horaires, rejet du téléphone, des mails, rupture des liens familiaux, sociaux…). Puis apparaît une phase de troubles nerveux avec un état d’alerte permanent, des sueurs, troubles du sommeil, angoisses nocturnes, cauchemars… qui peut évoluer en ruminations, anxiété chronique… Si ces troubles durent plus de trois mois, l’état de stress post-traumatique est qualifié de chronique.

Les victimes de violences psychologiques, d’agressions sexuelles, d’attentats, connaissent cet état. Il leur interdit tout mouvement, toute réaction. Elles voudraient courir mais leurs pieds semblent pris dans le sol. Elles voudraient frapper mais elles sont incapables de bouger ne serait-ce qu’un doigt. Elles voudraient hurler mais aucun son ne vient. Elles voudraient pleurer mais sentir une larme couler les terrorisent encore plus. Elles sont sous emprise, celle de la terreur, de l’incompréhension, du refus d’une situation ou d’un comportement inadmissible et inhumain, qui les attaque dans leur individualité, leur personnalité, leur rationalité, et leur émotivité.
Autour d’elles, tout semble se dérouler comme dans un film, lorsque l’action est auraient, que les voix sont déformées, que les images se découpent, seconde après seconde, permettant au cerveau de les enregistrer. Si elles disent ne plus se souvenir, c’est que la mémoire traumatique – ce sentiment d’amnésie – les protège de l’horreur de ce qu’elles ont vécu. Mais le souvenir est bien là, reposant  sans être effacé, pouvant se réveiller, remonter à la surface. La mémoire traumatique, comme le déni, offre une protection : celle d’éviter au cerveau de « disjoncter ».

Les évènements récents, actes terroristes, qui se multiplient et prennent diverses formes toutes aussi criminelles et meurtrières, amènent à cet état de sidération, que l’on soit victime, ou témoin, présent, ou téléspectateur, auditeur de ces barbaries. Qui n’est pas resté figé devant sa télé, le soir du 14 juillet 2016, du 13 novembre 2015, ou encore, après l’attaque de Charlie Hebdo, ou l’assassinat du père Hamel à St Etienne du Rouvray ? Comment comprendre les personnes présentes, sur les lieux, incapables soudain de bouger, de courir, de fuir ? Nous sommes tous susceptibles de nous retrouver dans cet état de sidération, de stupeur paralysante, incontrôlable, qui se met à nous gouverner.
Dans le huis-clos des violences intrafamiliales, la sidération intervient de la même manière. « C’était mon père… C’est mon mari… C’est mon épouse… C’est mon enfant… » La violence incompréhensible, disproportionnée, subite, provoque le même état chez sa victime. Elle est sidérée. Elle devient mutique. Elle n’ose ni parler ni agir. Et ces impossibilités vont laisser place au stress, et au traumatisme.

Anne-Laure Buffet
annelaurebuffet@gmail.com

 

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LES MOTS QUI FONT MAL – NOTE

Samedi 9 avril 2016 se réunissait un groupe de discussion proposé par l’association CVP[1] dont le thème était : «Les mots qui font mal»

Les participants à ce groupe étaient très nombreux. Et il est nécessaire de rappeler que ces groupes s’adressent aux personnes victimes de violences psychologiques, que ces personnes soient hommes, femmes ou enfants.

Pour rappel, cette note reprend en grande partie ce qui a pu être dit pendant le groupe et parfois s’autorise à aller plus loin que les partages de samedi dernier ; de plus elle n’a pas pour vocation d’être exhaustive sur ce sujet très vaste, très complexe, et, très inscrit dans une relation toxique ; or chaque relation étant individuelle, il est difficile d’être parfaitement complet. Aussi, les exemples donnés n’excluent pas d’autres mots, d’autres phrases, d’autres injonctions. Ce qu’il faut retenir, c’est non seulement la dureté de ces mots, mais leur inscription dans un mode de pensée par leur répétition, et leur résonance sur un fonctionnement ou sur des souffrances non guéries et non comprises.

Avant de résumer ce qui a été partagé toute au long de ce groupe, quelques références bibliographiques :

Afin de déterminer les mots qui font mal et pourquoi ils font mal, il faut avant tout se rappeler qu’une relation toxique dans laquelle le bourreau va utiliser des techniques de manipulation appropriées à la personnalité de sa victime, s’installe dans le temps. C’est à la fois la périodicité et la répétition de certains mots (et de certains silence), accompagnés ou non de gestes, qui vont peu à peu enfermer les victimes et les mettre sous emprise. Durant le groupe nous ne nous sommes pas particulièrement interrogés sur la conscience que la personnalité toxique peut avoir de ces paroles. Nous avons échangé sur ses intentions (dénigrer, discréditer, imprimer un mode de pensée, instaurer des croyances, nuire et tirer profit d’une situation ou d’une personne.)

[1] www.cvpcontrelaviolencepsychologique.com

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©Anne-Laure Buffet – Victimes de violences psychologiques : de la résistance à la reconstruction – Le Passeur éditeur
annelaurebuffet@gmail.com

COMMENT LES VICTIMES DE VIOLENCE PSYCHOLOGIQUE CESSENT DE PENSER

 

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PARENTIFICATION – PARENTALISATION – GROUPE DE PAROLE DU 6 FÉVRIER 2016

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Samedi 6 février, un groupe de discussion s’est réuni autour du thème : l’enfant parentalisé.

« Parentalisé » ; étrange mot, et pourtant de plus en plus employé. On entend également « parentifié ». Que ce soit parentalisé ou parentifié, il n’est pas question d’ergoter sur le mot juste, mais d’en observer la mise en place et les conséquences.

Dans The Langage of Family therapy (1985), Simon, Stierlin et Wynne définissent la parentification comme : « L’attribution d’un rôle parental à un ou plusieurs enfants dans un système familial. Cela entraîne une forme d’inversion des rôles en relation avec une perturbation des frontières intergénérationnelles. »

Il faut également distinguer la parentification ou parentalisation de l’instrumentalisation de l’enfant. Instrumentaliser revient à transformer l’enfant en objet, ne plus lui reconnaître une existence propre, pour s’en servir le plus généralement comme une arme contre une autre personne (autre parent, frère ou sœur,…).

Dans le cas de divorces conflictuels, où l’un des deux parents est un parent « toxique », il est classique qu’un enfant soit instrumentalisée. Il va alors devenir « la poubelle» de son parent – et parfois de ses deux parents, il va entendre des messages injurieux et souvent diffamatoire à l’encontre de son autre parent, messages destinés non seulement à dégrader l’image de ce parent, mais également à éloigner l’enfant dudit parent. On parle alors de conflit de loyauté.

La parentification peut créer un conflit de loyauté. Elle peut également éloigner un enfant de son parent « bienveillant ». Mais la première motivation de la parentification est une volonté inconsciente d’inverser les rôles. En effet être parent implique de savoir tenir une posture : papa ou maman, père ou mère, et adulte. Lorsqu’il y a parentification, la place de l’adulte n’est pas établie avec certitude. Le parent va jouer à être un papa ou une maman, un père ou une mère, mais ne va jamais en assumer les devoirs ou les responsabilités.

Il est nécessaire de souligner tout de suite certaines exceptions : un parent qui va se retrouver en incapacité d’exercer son rôle de parent pendant une durée plus ou moins déterminée (maladie, hospitalisation, séjour à l’étranger, …) peut voir alors son enfant prendre son relais. C’est un relais matériel, concret. Ce n’est pas un relais affectif. La protection et la sécurité qui doivent être assurées par le parent de manière naturelle continuent de s’exercer, et l’enfant ne se sent pas « abandonné ». Ses repères subsistent, le référent demeure, l’enfant ne se retrouve pas en position de transgresser des règles à fin d’assumer lui-même sa propre sécurité et de répondre à ses besoins naturels. A défaut d’être nourri, de manière alimentaire, par son parent dans son quotidien, il reçoit toujours une nourriture spirituelle : des valeurs, des règles, des limites qui l’aident à se positionner et se construire.

De la même manière, le fait de jouer avec ses enfants « au papa et à la maman» , « à la maîtresse», ne constitue pas une parentification malsaine et dangereuse. Comme tout jeu, celui-ci a un commencement, une fin, et des règles. C’est l’adulte qui fixe ce commencement, cette fin, et ces règles. Si l’enfant transgresse les règles, le jeu prend fin. De même, si l’adulte se mettent à transgresser les règles du jeu, l’enfant le comprend, peut le dire, et réclamer lui aussi que le jeu se termine.

Ce ne sont pas ces formes de parentalisation qui peuvent se révéler toxiques pour un enfant. Si elles s’intègrent dans la construction de celui-ci, et dans un cadre bienveillant, un enfant en comprend les limites, les repères, et les valeurs. Sa propre construction psychique n’est pas mise en danger. Il se sent et il est en sécurité. Et il est essentiel de se souvenir que la première de sécurité dont un enfant a besoin, c’est la sécurité affective, bien avant la sécurité matérielle.

En revanche une forme bien plus sournoise et pernicieuse de parentification existe. Celle qui se met en place et se développe lorsqu’un parent, parfois les deux, est incapable d’assumer ses responsabilités d’adultes, et que cette incapacité n’est pas temporelle ou matérielle, mais appartient à sa propre construction. Refusant lui-même d’être un adulte et d’en assumer les contraintes et les responsabilités, ce parent s’est organisé un système selon lequel il joue de manière permanente à être adulte, sans pouvoir reconnaître que c’est un jeu, sans pouvoir s’y conformer – et souvent même s’y résoudre. L’impossibilité de grandir psychiquement, ou le refus de le faire, se transforment en injonctions qui reposent alors sur les enfants : comme je suis à l’âge d’être adulte, mais que je ne sais pas et ne veux pas le faire, c’est à toi de l’être à ma place.

Ainsi l’enfant se retrouve projeté dans une inversion des rôles. Il devient parent et de son parent. C’est l’enfant qui va consoler, qui va soigner, qui va prendre en charge matériellement la maison, qui va devoir gérer le reste de la fratrie, qui va devoir s’oublier et oublier sa place d’enfant ou d’adolescent. Il oublie par manque de temps, il oublie parce que ça lui est interdit. Il a face à lui un parent qui refuse ou qui n’est pas en mesure de «grandir». Il n’est pas protégé. Il va chercher sa propre sécurité. Et lorsqu’il se trompe, ça lui est généralement reproché par ce parent déficient.

Certains enfants parentifiés ne gardent pas à l’âge adulte un mauvais souvenir ou une fragilité. En apparence, et tant qu’ils ne sont pas confrontés à une difficulté. Cependant, ce sont des adultes que l’on entendra dire : «Je n’aime pas jouer. Je ne me projette pas dans l’avenir. Je ne m’accorde pas le droit de rêver. Je n’ai jamais fait de bêtises.»

Ce qui fait partie du domaine de l’imaginaire, du rêve et du fantasme leur est interdit. Ni ayant pas eu accès durant leur enfance et leur adolescence, ils n’en voient pas l’intérêt, ils ne savent même pas l’utilité du rêve ou de la projection.

D’autres enfants devenus adultes vont traverser des périodes de fragilité, ou de souffrance, bien plus importantes. Le manque de protection et de sécurité dont ils ont souffert enfant se réveille violemment à l’âge adulte. Ils se sentent responsables en permanence, ils sont dans l’incapacité de« lâcher prise». Ils ne comptent que sur eux-mêmes. Ils n’ont souvent comme repère que même. Et il sont étrangers à une part d’eux-même : leur enfance.

On pourrait citer de nombreux exemples, le cas le plus fréquent étant celui du parents qui se décharge auprès de son enfant de tout ce qu’il doit supporter et vivre. Que ce soit sur le plan émotionnel, affectif, au matériel, le parent va faire comprendre à son enfant que c’est à lui de se mettre dans la protection, dans la construction, dans l’écoute est dans la patience.

L’identité se développe autour de l’obligation de prendre soin de l’autre.

La perte de confiance et la culpabilité d’être le «mauvais» interviennent dans la constitution psychique de l’enfant. Il n’y a plus de lien entre les besoins de l’enfant et les actions des parents. Et dans son esprit d’enfant se crée un clivage : d’une part l’enfant idéalisé mais négligé, et d’autre part l’enfant incapable d’être enfant et interdit être enfant. Si la non reconnaissance perdure ce clivage peut devenir permanent.

La parentification peut aller plus loin, et de ce fait être encore plus destructrice. L’enfant ou l’adolescent parentifié peut prendre deux fonctions principales :

– parents pour ses parents, pour l’ensemble de la famille, pour la fratrie

– époux du parent du sexe opposé

Bien évidemment si la fonction de parent est pathogène, elle est bien moi dangereuse que celle de conjoint.

L’enfant peut devenir le confident de ses parents. Il peut être messager ou médiateur entre ses parents, ce qui ramène au conflit de loyauté. Il peut également devenir « leader » afin de maintenir un équilibre et ce généralement dans un contexte de dépression parentale. Il peut aussi se voir attribuer le rôle de contrôleur de la famille. Il assume alors la responsabilité de l’adulte, et à l’âge adulte, et lui sera difficile de faire à nouveau confiance à ses parents ou à d’autres adultes. Enfin il peut se retrouver à la place de sauveteur en cas de graves difficultés familiales ou de traumatisme. Il se construira avec cette notion et ce souci permanent de devoir protéger et sauver ses proches. Ce qui va l’amener à s’oublier. Et très souvent à se perdre…

Si l’enfant n’est pas et jamais reconnu dans ce qu’il donne, la parentification prend des caractéristiques destructrices. Il faut également prendre en considération la durée de cette relation, car plus elle s’inscrit dans le temps et plus elle est destructrice.

A l’âge adulte, on constate généralement un désinvestissement affectif. L’adulte est épuisée d’avoir trop donné. Il refuse alors de s’impliquer dans les situations où donner est important pour soi et pour l’autre. Il peut développer des dépressions chroniques. L’estime de soi est en baisse. La confiance en soi est atteinte.

L’enfant a accepté des responsabilités écrasantes pour le bien-être de ses parents. Et les protège contre un monde extérieur présenté comme hostile et persécutant. L’enfant devient alors le soignant de ses parents.

De plus les parents ne manifestent aucune reconnaissance face à l’attention est au dévouement de l’enfant. Il sera souvent critiqué. Si cet enfant n’a pas prêt de lui une autre personne bienveillante, prête à l’encourager, il ne trouvera jamais sa place, ni dans sa famille, ni à l’extérieur.

Pour résumer, la parentification peut avoir des effets destructeurs lorsqu’elle comporte un ou plusieurs des facteurs suivants :

  • L’enfant est surchargé de responsabilités dépassant ses compétences cognitives, émotionnelles ou physiques.
  • Les parents ont des demandes régressives par rapport à leur enfant.
  • Les besoins de l’enfant sont négligés ou exploités.
  • L’enfant ne reçoit pas de reconnaissance pour ce qu’il donne.
  • L’enfant est blâmé et son comportement est désigné comme mauvais.
  • L’enfant est impliqué dans une relation érotisée avec l’un des parents.
  • L’absence de soutien de la famille d’origine des parents.

NB : les paroles et exemples donnés pendant le groupe ne sont pas rapportés ici par souci de confidentialité.
Il est indiqué dans cette note les grandes lignes de ce qui a été évoqué pendant le groupe. Le reste… appartient au groupe.

Anne-Laure Buffet
annelaurebuffet@gmail.com

« JE ME SUIS RÉFUGIÉE DANS LE SILENCE » TÉMOIGNAGE

Woman standing behind cloth sheet, silhouette (B&W)

Woman standing behind cloth sheet, silhouette (B&W)

Témoignage reçu suite à l’article « Le bruit est souvent trompeur« 
Très bel article aux mots exacts. Je me suis, comme sans doute beaucoup d’autres femmes, à travers chacune de vos phrases. Victime de violences psychologiques, et physiques, je me suis réfugiée dans le silence. A qui aurais-je pu en parler ?  Débordée émotionnellement, j’ai vécu ainsi entre la souffrance morale, les meurtrissure physique, jusqu’au jour où j’ai eu très peur de lui et comme il l’avais exigé dans un moment d’extrême violence, je suis partie.
Sans aucun moyen financier, je franchissais la porte de cet appartement pour me retrouver à la rue. Durant des mois, j’ai été hébergée, ou je dormais à l’hôtel quand mon RSA arrivait, je me nourrissais de peu, juste pour tenir debout. Autour de moi, aucune aide, les gens m’ont tourné le dos. Je me suis domiciliée auprès d’un CCAS pour recevoir mon courrier, seul élément qui me donnait encore l’illusion d’être humaine.
Un dimanche, j’ai voulu faire cesser cette souffrance insoutenable, ne plus entendre mon désespoir hurler. Vivre ainsi n’étais que survivre, et survivre ainsi n’était pas une vie décente.
J’ai avalé un tube de comprimés. Suicide loupé.
Il m’a fallu du temps et l’amour de ma fille, à qui je cachais tout, pour avoir de nouveau l’envie de vivre. Mais, la mémoire est éternelle. En perdant ma dignité, mon intégrité, j’ai perdu l’espoir. Je me compare souvent à une marionnette au cœur vide.
J’ai porté plainte, puis rencontré le psy de la police, puis celui du tribunal. Depuis je n’ai aucune nouvelle et je pense que mon dossier va rejoindre une énorme pile aux archives.
Pour le moment je vis dans un logement social à la limite de l’insalubrité, je ne mange pas tous les jours. Ma vie se résume à cela et à 59 ans, ce n’est pas grand chose, juste de la médiocrité.

LE BRUIT EST SOUVENT TROMPEUR

Mégaphone (3)

Les victimes de violences psychologiques sont fragilisées. Elles n’ont plus de « radar », plus de limites ; elles sont incapables de se distancier de la réalité, prêtes à croire le premier venu, ou au contraire à fuir toute main tendue, aussi bienveillante soit elle.
Elles ne parlent pas – pourquoi le feraient-elles, alors que personne ne les croit ?
Elles ne se plaignent pas – se plaindre de quoi, alors qu’elles sont convaincues d’avoir tort, au moins en partie ?
Elles ne gémissent pas, n’accusent personne, se font discrètes, se tiennent en retrait, en silence. Elles ne pavoisent pas.
Quand elles s’expriment, c’est souvent confusément, cherchant leurs mots, leurs idées, le fil conducteur, qu’elles n’arrivent ni à tenir ni à suivre.
Elles n’ont pas de hargne, pas de colère, pas de revanche.

Il faut du temps pour que la colère s’exprime. Une colère légitime, qui est bien plus un cri, un hurlement, et même, pardon de la comparaison, le cri d’une mère en train d’accoucher, de mettre au monde un être destiné à vivre et grandir, et si possible, librement. Cet être que les victimes – hommes ou femmes – mettent au monde, c’est elles-mêmes. Elles expulsent le meilleur d’elles-même, trop longtemps en gestation, interdit de respirer par la volonté d’un autre.

Les victimes dissimulent leur souffrance. Elles ne la trouvent même pas injuste. Elles ne trouvent pas leur situation injuste. Elles l’acceptent, jusqu’au jour où une vraie prise de conscience leur permet de mettre en place un changement. Et ce changement prend du temps.

En revanche, certaines personnes se qualifient de victimes. Elles le font haut et fort. Elles crient, hurlent et gémissent, et tel un dramaturge de film muet, portent leur main sur le front, se déforment le visage dans des grimaces à faire cauchemarder tous les enfants du voisinage, se désespèrent de leurs « malheurs », invectivent tant qu’elles peuvent, dénoncent sans rien redouter et nommément celui ou celle qu’elles accusent.
C’est une inversion, destinée à attirer le regard, la complaisance et la compassion.
C’est un jeu dont les manipulateurs savent se servir avec brio.
Pendant qu’ils semblent mourir dans des souffrances aussi atroces que bruyantes, ils étouffent avec leur vacarme le peu de bruit que la VRAIE victime essaie de faire… Imaginez, pour faire une comparaison, une brise de fin de journée qui tenterait de recouvrir le fracas d’une tempête.

A ce jeu cruel, c’est bien souvent la FAUSSE victime qui gagne.
Et si elle se retrouve prise le « doigt dans le pot de confiture », si sa manipulation est décelée, elle fait encore plus de bruit, ne redoutant ni Dieu ni diable, mais simplement de perdre l’aura qu’elle s’était créée de toute pièce. Comme on imagine un enfant capricieux, orgueilleux et colérique, vexé d’avoir été surpris pendant sa bêtise, et qui cherche à se dédouaner en pleurant, gesticulant et niant, ces FAUSSES VICTIMES ne tardent pas, dès qu’elles sont dévoilées, à tenter toute manoeuvre, bruyante, spectaculaire, pour retourner la situation. Et projeter sur la victime ce qu’elles sont, elles.

La vie n’est pas un spectacle. Nous en sommes les acteurs, pas les comédiens.
Comme disait une marionnette dans une célèbre émission : « Méfiez-vous des contrefaçons ».
Méfiez-vous de ceux qui, ici ou là, sur le net ou ailleurs, crieraient au scandale, drapés dans leur prétendue bonne foi, n’hésitant pas à nommer le responsable de leurs maux, et à lui faire porter un sac rempli d’accusations mensongères et farfelues – mais ô combien cruelles. Leur bruit inquiète et fait fuir. Elles restent seules, ou avec la pitié et l’amitié de ceux qui veulent les croire. Elles continuent de courir. Et si personne ne fait rien, la VRAIE victime, celle qui est vraiment en souffrance, le reste, et s’y enfonce encore plus.
Silencieusement. Sans laisser de trace.
Ce qu’elle vit est invisible.
Et le manipulateur ne cesse de s’en servir.

©Anne-Laure Buffet
annelaurebuffet@gmail.com

VIOLENCES DU SILENCE – REPORTAGE

A voir ou à revoir, le reportage diffusé hier dimanche 31 janvier sur France 5 : Violences du silence. 

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Le court métrage « Violences du Silence » produit par l’association « Femmes pour le Dire, Femmes pour Agir – FDFA » et réalisé par Catherine Cabrol, met en lumière 8 témoignages de femmes aux handicaps divers, victimes de violences. Aussi bruts que les violences, ces films dénoncent le quotidien vécu par 80% des femmes handicapées . L’association « Femmes pour le Dire, Femmes pour Agir» et sa présidente Maudy Piot, à l’initiative de ce projet, entendent dénoncer ce drame sociétal dont on ne parle jamais. Ces femmes souffrent de la double peine d’être femmes et handicapées dans une société qui ne supporte pas la faiblesse et ne les envisage pas comme des citoyennes à part entière. Si la société n’entend pas cette violence c’est que bien souvent ces femmes ne peuvent pas parler. Leur parole est muselée par la peur, la honte et le manque d’estime de soi. Pour libérer la parole de ces femmes, l’association « Femmes pour le Dire, Femmes pour Agir » a mis en place depuis le mois de mars 2015 un numéro d’écoute anonyme « Ecoute Violences Femmes Handicapées» au 01 40 47 06 06 afin de leur proposer, si elles le désirent, un accompagnement leur permettant de sortir de la spirale des violences.