DATES DE RENCONTRE AVANT L’ÉTÉ

Les groupes de discussion s’arrêtent, comme chaque année, fin juin, pour reprendre en septembre.
Ci-dessous les dernières dates de rencontre juillet.
Renseignements : associationcvp@gmail.com

 

AVRIL

  • Samedi 30 avril : Groupe de discussion : LA PRISE DE CONSCIENCE ET LA RUPTURE. Groupe de 15h à 18h, à Boulogne (92).
    Informations et inscription : associationcvp@gmail.com

 

MAI

  • Dimanche 22 mai : SALON DU LIVRE DE VERNON – GIVERNY, château de Bizy, de 10h à 12h30 et de 14h à 18h30. Signature et rencontre. Château de Bizy, 27200 Vernon
  • Samedi 28 mai : Groupe de discussion : DEUIL, ACCEPTATION ET PARDON : de quoi est-on capable ? 15h à 18h – Boulogne Billancourt
    Informations et inscription : associationcvp@gmail.com

 

JUIN

  • Samedi 25 juin : Groupe de discussion : ÊTRE SOI : se (re)découvrir et être serein.
    Informations et inscription : associationcvp@gmail.com 15h à 18h – Boulogne Billancourt
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LES SECRETS DE FAMILLE

Un secret, ce n’est pas quelque chose qui ne se raconte pas. Mais c’est une chose qu’on se raconte à voix basse, et séparément.

Marcel Pagnol – La gloire de mon père

Le secret est un élément intrinsèque à la liberté, à l’amour, à l’affirmation de soi. Il est nécessaire à l’intimité de chacun. Il est une porte ouverte sur l’imaginaire et les fantasmes. Le « jardin secret »  est un lieu où il est possible de s’évader, d’être un ou une autre, un instant. C’est ce jardin secret que les manipulateurs cherchent à forcer, à connaître et à détruire pour s’accaparer pleinement la pensée et la personnalité de leurs victimes. Un parent, un conjoint toxique va parler ainsi à son enfant, à sa compagne de la sorte : « Nous ne pouvons pas avoir de secret l’un pour l’autre… tu peux, tu dois tout me dire. ». Il nie alors l’individualité de son interlocuteur. Martine se rappelle des discours de sa mère l’obligeant à tout dire –à tout avouer, même ce qui n’existait pas, ce à quoi elle ne pensait pas. « J’avais une caméra dans la tête. Ma mère voyait tout, savait tout, demandait tout sur tout, tout le temps, fouillant, spoliant et violant tout ce que j’avais dans le crâne. »

Les secrets et les envies que l’on garde pour soi, les erreurs et les hontes minuscules ne sont en aucun cas toxiques. En revanche, les secrets de famille, ces histoires tues – et malheureusement, qui tuent parfois sur plusieurs générations – deviennent la source d’une réelle toxicité. Un secret de famille maintient dans le silence une partie de l’histoire de celle-ci, un fait précis qui peut être daté, dont les acteurs sont connus mais qui ne doit pas être su, qui ne doit même pas être envisagé. Ce secret devient douloureux pour l’enfant qui le pressent sans le connaître. Ce qu’il comprend, c’est qu’il existe une réalité à laquelle il n’a pas accès, une histoire qui appartient à sa propre histoire mais qu’il lui est interdit de posséder.

Il existe un processus inconscient de transmission du secret, traduit en expressions, gestes et comportements. Ainsi des mots interdits, et pour reprendre l’adage : « on ne parle pas de corde dans la maison d’un pendu », des coutumes familiales qui passent de génération en génération, des réflexions telles que « c’était il y a longtemps, à quoi ça sert d’en parler ? ».

Les secrets de famille sont le plus souvent emprunts de souffrance. Deuil, abandon, perte, rupture sociale, alcoolisme… On leur attache le poids de la honte. Ce n’est pas à une personne de supporter cette honte mais à une famille entière. Pour se protéger, la famille va tacitement développer une loyauté envers ses ancêtres et taire cet événement douloureux, jusqu’à ce qu’il semble ne plus avoir existé. Or un enfant qui devine qu’on lui tait quelque chose va l’imaginer et l’amplifier. Il est en quête de vérité. Celle qu’il devine est souvent bien pire que la « vraie » vérité. Il ne faut pas oublier que ce que notre société accepte aujourd’hui était il y a encore quelques décennies vu comme un drame : mère célibataire, homosexualité, abus physiques ou sexuels, mésalliance… Ce qui ressort à chaque fois, c’est la présence d’un traumatisme qui se promène de génération en génération tel un fantôme, pour venir hanter celui ou celle qui le reçoit sans qu’il en connaisse la cause.

Brigitte va découvrir au cours des consultations ce secret qui la hante. Elle souffrait depuis son enfance d’avoir été laissée à ses grands-parents alors que ses parents, partant pour Dakar, avaient pris avec eux leurs deux autres enfants. Ce que Brigitte ne savait pas et a découvert en thérapie, c’est qu’elle était bien la fille de son père, mais pas de sa mère. Sa mère biologique était décédée à sa naissance. Or, le père de Brigitte avait trompé sa première épouse pendant la grossesse, avec la femme qui allait devenir officiellement la mère de Brigitte. À la mort de sa première femme, le père de Brigitte a développé à la fois de la culpabilité et une colère profonde contre cet enfant qui était pour lui une accusation vivante : « Maman est morte, par ta faute. Je suis là pour te le rappeler. »

Le film danois Festen[1] illustre parfaitement ce qu’est un secret de famille : un savoir commun mais qu’on ne partage pas avec les autres membres de la tribu. Se met alors en place une dynamique particulière : on ne peut pas savoir qui sait quoi, et l’on ne peut interroger personne sur ce qu’il sait, ni dire quoi que ce soit, puisque tout le monde se tait.

Pourquoi sont-ils si lourds, ces secrets de famille ? En quoi deviennent-ils toxiques pour ceux qui les subissent ? Parce qu’ils génèrent incompréhension, doute, résurgence du traumatisme. L’enfant de manière intuitive, presque animale, ressent quelque chose d’anormal ou de mystérieux. Ne trouvant aucune réponse à ses questions, n’ayant personne à qui s’adresser, il refoule ses interrogations et se sent coupable d’être mal à l’aise ou en demande de réponse. Apparaissent alors des manifestations souvent psychiques de ce traumatisme fantômatique, comme des angoisses, des obsessions et des TOC* a priori sans raison[2].

Martine s’interroge lors d’un rendez-vous sur ses silences d’enfant. « À l’école, quand on m’appelait par mon prénom, je mettais toujours du temps pour répondre. Comme si on ne me parlait pas, ou comme si je n’étais pas là. Ma mère était souvent convoquée, on lui disait que j’étais sourde, asociale, inadaptée, qu’il fallait que je me concentre. À chaque fois ma mère était folle de rage contre moi. Je lui faisais faire du souci, ce n’est pas comme ça que je ferai un jour quelque chose… À la maison, elle parlait avec mes frères. Moi, elle ne me parlait pas, elle me donnait des ordres en criant pour être sûre que je l’entende. Elle appelait mes frères par leurs prénoms. Pas moi. Les seules fois où elle utilisait mon prénom, c’était pour me punir. Elle continue encore aujourd’hui. Entendre mon prénom, c’est comme entendre un jugement.». Quelques séances plus tard, Martine arrive, très excitée : « Je sais ! Je sais qui est Martine. C’était la petite sœur de ma mère. Elle avait quelques semaines quand elle est morte. Un soir ma mère était seule avec elle. Elle devait surveiller le bébé, mais il est mort dans son sommeil avant que mes grands-parents ne rentrent. Ma grand-mère lui a dit que c’était de sa faute. Quand je suis née, ma grand-mère a dit que je devais m’appeler Martine, pour rendre mémoire à ma tante. C’est une cousine de ma mère qui me l’a dit cette semaine. C’est pour ça que ma mère déteste mon prénom. C’est pour ça qu’elle me déteste. Elle me déteste parce qu’elle voit le bébé mort, et que je lui rappelle qu’elle n’a pas su protéger sa petite sœur.»

Quand la mère de Martine lui répète sans cesse « Tu vas me tuer !», elle transmet à sa fille un ressenti qu’elle ne peut exprimer : à la mort de sa petite sœur, une part d’elle est morte aussi. À la place s’est développée de la souffrance, de la culpabilité qu’elle n’a jamais pu dire. La naissance de Martine a réveillé toute cette peine. Se croyant incapable de la protéger, elle en a fait son ennemie. Martine est devenue un enfant interdit d’exister. Interdit de citer, par son prénom.

[1] Film de Thomas Vintenberg, 1998, Prix du Jury du festival de Cannes 1998

[2] Sans en faire une généralité, des cas de constipation chronique chez des enfants ont été réglés en découvrant un secret de famille. La constipation peut être liée à l’angoisse de la mort, ou encore à un événement honteux et traumatique (abus sexuel, inceste) qu’il faut taire pour préserver l’image familiale.

Extrait de « Victimes de violences psychologiques – de la résistance à la reconstruction » – Anne-Laure Buffet – Le Passeur éditeur

VENDREDI 26 FÉVRIER – DÉDICACE ET CONFÉRENCE

Vendredi 26 février Anne-Laure Buffet viendra en dédicace et en conférence à la Une à 17h30 pour la sortie de son livre « Victimes de violences psychologiques : de la résistance à la reconstruction ».

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« JE ME SUIS RÉFUGIÉE DANS LE SILENCE » TÉMOIGNAGE

Woman standing behind cloth sheet, silhouette (B&W)

Woman standing behind cloth sheet, silhouette (B&W)

Témoignage reçu suite à l’article « Le bruit est souvent trompeur« 
Très bel article aux mots exacts. Je me suis, comme sans doute beaucoup d’autres femmes, à travers chacune de vos phrases. Victime de violences psychologiques, et physiques, je me suis réfugiée dans le silence. A qui aurais-je pu en parler ?  Débordée émotionnellement, j’ai vécu ainsi entre la souffrance morale, les meurtrissure physique, jusqu’au jour où j’ai eu très peur de lui et comme il l’avais exigé dans un moment d’extrême violence, je suis partie.
Sans aucun moyen financier, je franchissais la porte de cet appartement pour me retrouver à la rue. Durant des mois, j’ai été hébergée, ou je dormais à l’hôtel quand mon RSA arrivait, je me nourrissais de peu, juste pour tenir debout. Autour de moi, aucune aide, les gens m’ont tourné le dos. Je me suis domiciliée auprès d’un CCAS pour recevoir mon courrier, seul élément qui me donnait encore l’illusion d’être humaine.
Un dimanche, j’ai voulu faire cesser cette souffrance insoutenable, ne plus entendre mon désespoir hurler. Vivre ainsi n’étais que survivre, et survivre ainsi n’était pas une vie décente.
J’ai avalé un tube de comprimés. Suicide loupé.
Il m’a fallu du temps et l’amour de ma fille, à qui je cachais tout, pour avoir de nouveau l’envie de vivre. Mais, la mémoire est éternelle. En perdant ma dignité, mon intégrité, j’ai perdu l’espoir. Je me compare souvent à une marionnette au cœur vide.
J’ai porté plainte, puis rencontré le psy de la police, puis celui du tribunal. Depuis je n’ai aucune nouvelle et je pense que mon dossier va rejoindre une énorme pile aux archives.
Pour le moment je vis dans un logement social à la limite de l’insalubrité, je ne mange pas tous les jours. Ma vie se résume à cela et à 59 ans, ce n’est pas grand chose, juste de la médiocrité.

LE BRUIT EST SOUVENT TROMPEUR

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Les victimes de violences psychologiques sont fragilisées. Elles n’ont plus de « radar », plus de limites ; elles sont incapables de se distancier de la réalité, prêtes à croire le premier venu, ou au contraire à fuir toute main tendue, aussi bienveillante soit elle.
Elles ne parlent pas – pourquoi le feraient-elles, alors que personne ne les croit ?
Elles ne se plaignent pas – se plaindre de quoi, alors qu’elles sont convaincues d’avoir tort, au moins en partie ?
Elles ne gémissent pas, n’accusent personne, se font discrètes, se tiennent en retrait, en silence. Elles ne pavoisent pas.
Quand elles s’expriment, c’est souvent confusément, cherchant leurs mots, leurs idées, le fil conducteur, qu’elles n’arrivent ni à tenir ni à suivre.
Elles n’ont pas de hargne, pas de colère, pas de revanche.

Il faut du temps pour que la colère s’exprime. Une colère légitime, qui est bien plus un cri, un hurlement, et même, pardon de la comparaison, le cri d’une mère en train d’accoucher, de mettre au monde un être destiné à vivre et grandir, et si possible, librement. Cet être que les victimes – hommes ou femmes – mettent au monde, c’est elles-mêmes. Elles expulsent le meilleur d’elles-même, trop longtemps en gestation, interdit de respirer par la volonté d’un autre.

Les victimes dissimulent leur souffrance. Elles ne la trouvent même pas injuste. Elles ne trouvent pas leur situation injuste. Elles l’acceptent, jusqu’au jour où une vraie prise de conscience leur permet de mettre en place un changement. Et ce changement prend du temps.

En revanche, certaines personnes se qualifient de victimes. Elles le font haut et fort. Elles crient, hurlent et gémissent, et tel un dramaturge de film muet, portent leur main sur le front, se déforment le visage dans des grimaces à faire cauchemarder tous les enfants du voisinage, se désespèrent de leurs « malheurs », invectivent tant qu’elles peuvent, dénoncent sans rien redouter et nommément celui ou celle qu’elles accusent.
C’est une inversion, destinée à attirer le regard, la complaisance et la compassion.
C’est un jeu dont les manipulateurs savent se servir avec brio.
Pendant qu’ils semblent mourir dans des souffrances aussi atroces que bruyantes, ils étouffent avec leur vacarme le peu de bruit que la VRAIE victime essaie de faire… Imaginez, pour faire une comparaison, une brise de fin de journée qui tenterait de recouvrir le fracas d’une tempête.

A ce jeu cruel, c’est bien souvent la FAUSSE victime qui gagne.
Et si elle se retrouve prise le « doigt dans le pot de confiture », si sa manipulation est décelée, elle fait encore plus de bruit, ne redoutant ni Dieu ni diable, mais simplement de perdre l’aura qu’elle s’était créée de toute pièce. Comme on imagine un enfant capricieux, orgueilleux et colérique, vexé d’avoir été surpris pendant sa bêtise, et qui cherche à se dédouaner en pleurant, gesticulant et niant, ces FAUSSES VICTIMES ne tardent pas, dès qu’elles sont dévoilées, à tenter toute manoeuvre, bruyante, spectaculaire, pour retourner la situation. Et projeter sur la victime ce qu’elles sont, elles.

La vie n’est pas un spectacle. Nous en sommes les acteurs, pas les comédiens.
Comme disait une marionnette dans une célèbre émission : « Méfiez-vous des contrefaçons ».
Méfiez-vous de ceux qui, ici ou là, sur le net ou ailleurs, crieraient au scandale, drapés dans leur prétendue bonne foi, n’hésitant pas à nommer le responsable de leurs maux, et à lui faire porter un sac rempli d’accusations mensongères et farfelues – mais ô combien cruelles. Leur bruit inquiète et fait fuir. Elles restent seules, ou avec la pitié et l’amitié de ceux qui veulent les croire. Elles continuent de courir. Et si personne ne fait rien, la VRAIE victime, celle qui est vraiment en souffrance, le reste, et s’y enfonce encore plus.
Silencieusement. Sans laisser de trace.
Ce qu’elle vit est invisible.
Et le manipulateur ne cesse de s’en servir.

©Anne-Laure Buffet
annelaurebuffet@gmail.com

UN EPOUX SOI-DISANT MALHEUREUX – TÉMOIGNAGE

J’ai vécu aussi exactement la même chose: un époux soi disant constamment malheureux,  » en grande dépression » à laquelle je croyais et qui n’était qu’un rempart pour me faire avaler les couleuvres et malveillances, humiliations, dénigrements. Après de nombreuses années de mariage malheureux , l’instinct de survie m’a fait le quitter. Et lui aussi a retourné la situation: c’est moi qui l’ai rendu malheureux, le pauvre! Je comprends parfaitement ce que veut dire la personne  » 2016 « . Hélas il n’y a rien à faire pour ces sangsues de l’amour, sinon fuir. Sans se retourner. Les violences restent cachées, les blessures invisibles, mais pour la société « ils » sont capables de susciter de l’apitoiement. Même auprès de moi, encore aujourd’hui, séparés, il essaye de me faire pleurer sur son sort. Quel comédien, et avec bien peu d’amour-propre.
Oui, notez ce qu’ils disent, j’ai beaucoup écrit et c’est cela qui me sauve : la mémoire de sa volonté de destruction. Je ne suis pas psy et renonce à comprendre quoi que ce soit sur l’origine de ces dysfonctionnements. Regardons avant tout la nocivité d’une telle relation , qui apporte bien plus de tourments qu’autre chose. Qui épuise. Chacun peut prétendre à vivre sans avoir à subir la perversion. C’est le minimum des droits humains, hélas encore seulement privés.
Bon courage à vous tous, surtout toutes bien plus nombreuses…

L’emprise conjugale, assassin par procuration.

 

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Il n’aura jamais été fait autant de cas de la violence conjugale et de ses nombreuses et dramatiques conséquences que depuis la deuxième condamnation de Jacqueline Sauvage, le 3 décembre 2015.

Une deuxième condamnation qui confirme la première : dix ans de réclusion pour cette femme, âgée de 68 ans, mère de quatre enfants, mariée pendant 47 ans à Norbert Marot.

Le 10 septembre 2012, Jacqueline Sauvage prend le fusil dont son époux et elle se servent quand ils partent chasser. Elle reste sur le pas de la porte à l’intérieur de la maison et tire sur son mari, assis sur une chaise sur la terrasse. Elle l’abat de trois balles dans le dos.

La condamnation pour meurtre est prononcée le 28 octobre 2014, et confirmée en appel, en décembre 2015.

La légitime défense invoquée par les deux avocates de Jacqueline Sauvage, n’a pas été retenue. La violence conjugale répétée pendant les 47 années de mariage n’aurait pas dû conduire Jacqueline Sauvage à un tel geste.

Les trois filles sont aux côtés de leur mère. Elles mettent en avant la violence qu’elles ont également subie, violence psychologique, physique et sexuelle. Toutes les trois, mais également leur frère. Celui-ci se suicide le 9 septembre 2012, la veille du meurtre de son père. Jacqueline Sauvage ne savait pas que son fils était mort lorsqu’elle tire sur son mari.

Depuis la confirmation de la condamnation en décembre dernier, l’opinion publique s’est largement soulevée autour de cette affaire. C’est tout d’abord une pétition qui est lancée, pour demander la grâce présidentielle. Elle recueille aujourd’hui près de 435.000 signatures, un chiffre historique en matière de pétitions.

C’est également cette demande de grâce présidentielle que les filles de Jacqueline Sauvage et ses avocates adressent au président François Hollande. Et très vite, ce sont des parlementaires, des personnalités, des mouvements féministes, des professionnels de la santé et du droit, qui soutiennent cette demande de grâce.

Mais tout le monde ne va pas dans le sens de cette grâce. Au café du commerce – réel ou virtuel – on entend et on lit : « Si c’était si difficile, elle n’avait qu’à partir plus tôt. On ne reste pas 47 ans sans raison ». Et de manière plus argumentée, on peut entendre également qu’il n’y avait pas – au sens juridique du terme – légitime défense. Que les preuves de la violence conjugale sont faibles, et que l’instrumentalisation des trois filles est possible. Qu’une mère qui laisse son mari violer ses enfants et les battre est forcément complice. Que l’emprise psychologique n’est pas démontrée. Jacqueline Sauvage est donc responsable du meurtre de son époux et la condamnation est justifiée.

 

La notion d’emprise psychologique devient le nœud gordien de cette affaire.

Au-delà du geste de Jacqueline Sauvage, il est une réalité méconnue, méprisée, et même souvent réfutée. Encore aujourd’hui, il est courant d’entendre qu’une femme battue qui ne part pas est une femme qui y trouve son compte, qu’une femme qui laisse son mari maltraiter les enfants est victime certes, faible sans aucun doute et complice très certainement. Et même parmi d’anciennes victimes de violences conjugales qui ont pu fuir cette violence, le doute s’installe : « J’ai bien pu partir, moi, alors 47 ans… je n’y crois pas. »

C’est se prononcer sans savoir. Le cas de Jacqueline Sauvage devient emblématique, il est le quotidien de bien des femmes – et d’hommes aussi. En 2014, 134 femmes sont mortes sous les coups de leur conjoint. 223 000 subissent de la violence physique ou sexuelle ; seulement 14 % portent plainte. Comme 86 % des victimes silencieuses, Jacqueline Sauvage n’a jamais alerté les autorités. Parce qu’après une plainte, il faut se protéger, il faut pouvoir le faire, il faut pouvoir fuir avec les enfants, il faut essayer de vivre.

Aujourd’hui, les centres d’accueil sont trop peu nombreux, les plaintes encore peu reçues, les femmes renvoyées dans leurs foyers, abandonnées à la violence d’un compagnon qui sera entendu et laissé en liberté. Les prises en charge remarquables de certains organismes ou associations ne peuvent servir à toutes. Aussi, dépendantes, sans moyens financiers, matériels, médicaux, elles préfèrent se taire, subir, se dire qu’elles peuvent encore protéger leurs enfants, y croire, et risquer d’en mourir.

Or, en 1965, lorsque Jacqueline Sauvage accouche de Sylvie, sa fille aînée, les mesures de protection sont bien loin d’être ce qu’elles sont aujourd’hui. Peut-on dire qu’elles sont nulles ? Ce serait exagéré ; en tout cas elles sont dérisoires. La première campagne de sensibilisation contre les violences faites aux femmes date, en France, de novembre 1989. Sylvie a 24 ans. Sa mère est mariée depuis 24 ans. Elle est conditionnée depuis autant d’années qui se résument en trois mots : un lavage de cerveau.

 

Mais l’emprise ? Que veut dire ce mot, utilisé presque comme un point Godwin ? L’emprise est l’état dans lequel se retrouve une personne qui va subir de manière répétée, quotidienne, implacable, des comportements qui alternent une tendresse simulée ou utile pour manipuler, et la violence, la maltraitance, les injures, le dénigrement, les reproches, le mépris. Le bourreau utilise la victime comme un objet, pour défouler ses diverses pulsions, jusqu’à la dépersonnaliser.

L’emprise s’installe en suivant toujours le même schéma. Mais elle demeure individuelle et entre en résonance avec les personnalités qui la font vivre et qui la subissent ; elle se glisse dans une ou des fragilités de la victime, et les creuse comme une gangrène, inlassablement. Jacqueline Sauvage avait, comme chacun, ses failles. La première : avoir été charmée par le bad boy local alors qu’elle a 15 ans, l’avoir caché à sa famille, avoir fauté avec ce garçon, se retrouver enceinte alors qu’elle a juste 18 ans et un statut d’ouvrière, se marier pour ne pas être fille-mère, le 5 juin 1965. La loi autorisant les femmes à ouvrir un compte en banque et signer un contrat de travail sans avoir besoin du consentement marital date du 13 juillet 1965, avec la réforme des régimes matrimoniaux, rendant effective la capacité juridique de la femme mariée. De fait, à son mariage, elle est déjà (future) mère, dépendante financièrement, avec un statut professionnel fragile, une conscience d’avoir désobéi au schéma familial, un devoir d’être de ce fait parfaite, irréprochable.

Les quatre enfants naissent, grandissent, sont témoins et victimes de la violence de leur père, mari réputé faignant, alcoolique, agressif, instable. Elle a voulu les protéger. D’autres auraient fait autrement, peut-être. Elle n’est pas « d’autres ». Elle est seule avec son histoire, son quotidien violent, son incapacité à demander de l’aide.

Les enfants grandissent, quittent la maison familiale, elle reste. Elle reste alors qu’elle aurait pu partir, comme certains diraient. Si elle en avait encore eu la conscience, la force, la possibilité. Plus de 20 ans de violence, comment imaginer ce que devient psychiquement une personne en tant de temps ? La liberté est-elle imaginable ? Une juste définition du mot « liberté » existe-t-elle même ? Peut-on reprocher à Alexandre Soljenitsyne de ne pas être allé chercher son prix Nobel, d’avoir attendu 4 ans pour le recevoir, par crainte d’être déchu de sa nationalité soviétique après 8 ans dans les goulags…

Alors Jacqueline Sauvage, comme tant d’autres victimes, vit dans cette emprise. Elle vit, en apparence. Elle est en survie. Elle ne sait plus ce que vivre signifie.

 

Et quand l’entourage et la société en rajoutent, à qui faire encore confiance ?

 

Car c’est bien ce dont souffrent toutes ces victimes : le silence et l’immobilisme de ceux qui savent et se taisent, de ceux qui ont le pouvoir juridique, social ou médical d’agir et ne font rien. Jacqueline Sauvage est hospitalisée plusieurs fois. Les médecins, pas assez formés, ou pas assez à l’écoute, n’ont rien vu. Les services sociaux n’ont rien vu. Les instituteurs n’ont rien vu. Là encore, elle n’est pas un – mauvais – exemple. Elle est victime de l’inanité d’une société qui ne veut surtout pas être dérangée car, après tout, « une fois la porte de la maison refermée, ce qui se passe chez les gens… » ?
Jacqueline Sauvage, comme toutes ces femmes et ces hommes victimes, se tait et ne bouge plus. Qui va les entendre ? Qui va les croire ? Et qui va les aider ?

Quand la violence est physique et psychologique, qui va témoigner de paroles qu’il n’aura pas entendu, de gestes qu’il n’aura pas vus ? Pourtant, chaque mot violent est un coup supplémentaire, qui affaisse un peu plus. Un coup invisible et assassin.

 

Alors… Alors heureusement beaucoup arrivent à fuir. Malheureusement beaucoup ne peuvent pas puisque la violence quotidienne leur est particulière et repose sur des éléments individuels.

Jacqueline Sauvage n’est pas partie et pour cette raison elle est encore jugée, par ceux qui ne veulent pas entendre ou ne le peuvent pas, bien après sa condamnation.

 

En la jugeant ainsi, en créant des doutes, en niant son histoire, c’est bien plus qu’une double peine qui est infligée. C’est un refus de s’impliquer, de prendre un risque, d’écouter une histoire, car elle pourrait faire peur. C’est se poser en singes de la sagesse, en se contentant de singer celle-ci.