ECRASER ENCORE LES VICTIMES…

à qui s'adresser ?

Ce matin, il m’était proposé d’intervenir pendant « Le grand direct de la santé », sur une antenne de radio à forte écoute, sur un sujet bien précis, la paranoïa.

Avant l’émission, il était bien sûr convenu que je ne fais que porter la parole de victimes, de tant et tant de victimes de violence psychologique, qui, écrasées, dénigrées, critiquées et soupçonnées de manière permanente, finissent par douter de tout, se méfier de tout et tout le monde, de toute chose et de chaque instant. Je témoigne pour elles, en leurs noms, elles qui remises en cause à chaque instant sont tenues de rester dans un anonymat tout aussi indifférent que protecteur.

Mais il semble que cela n’était pas du goût de la psychologue en direct sur le plateau. Il eut sans doute fallu que je parle de ces victimes, avant tout de ces êtres humains, comme de véritables paranoïaques. De plus, la psychologue dont je ne donnerai pas ici le nom a bien sûr sauté sur le marronnier journalistique, évoquant instantanément les pervers narcissiques. Gloire à elle qui sans doute connaît parfaitement le sujet ! Gloire à elle qui refuse d’entendre une souffrance lorsqu’elle peut enfin s’exprimer ! Gloire à elle qui, alors que des millions d’auditeurs pouvaient recevoir un message, refuse d’en faire état ; refuse ce qui allait être dit : les victimes en souffrance et convaincues de devenir paranoïaques ne peuvent pas l’être.

Car la paranoïa est une véritable pathologie touchant un pourcentage plus que restreint de la population (2 à 3%). La paranoïa est une pathologie grave et pour laquelle le malade ne demande jamais de traitement. Tout simplement parce qu’il n’est pas malade (selon lui). Il est victime d’un grand complot. Mais il n’est pas malade. Tout simplement parce que la paranoïa atteint des personnes rigides, procédurières, sans sentiment, sans empathie.

Ce que les victimes ne sont pas.

Les victimes sont en souffrance de l’amour qu’elles ont donné, de l’attention qu’elles ont portée, de la vie qu’elles ont partagée
. Autant de choses bafouées et détruites.

Mesdames, messieurs les journalistes, soyez grand public. Soyez-le intelligemment. Ne rejetez pas la parole. Ne rejetez pas l’écoute. Ne restez pas assis derrière vos micros à parler de vous.

Commencez à parler vraiment d’elles, d’eux. De personnes qui ont le droit d’être reconnues et respectées.

Comme me l’a écrit une victime : Nier que les sujets étaient liés entre les victimes et les vrais paranoïaques, « c’est une nouvelle fois écraser les victimes ».

©Anne-Laure Buffet
annelaurebuffet@gmail.com

Dangereux médias

Il ne sera jamais assez dit combien la banalisation est dangereuse, combien les amalgames sont possibles lorsqu’une information est mal donnée. Mal, de façon incomplète, travestissant ou minimisant la gravité des faits. 

Parler des pervers narcissiques et du harcèlement moral est malheureusement beaucoup trop à la mode. Hier déjà dans l’article : Faire entendre la voix des victimes, je mettais fortement en garde sur le sort des victimes justement, qui ne peuvent se faire entendre par défaut de JUSTE information. Or, le sort des victimes est particulièrement préoccupant.
Mais c’est un sujet à la mode, c’est l’évidence, et chacun s’en sert et glose sur le sujet sans le connaître vraiment, se contentant de survoler un livre ou de faire une vague interview constituée de quelques questions si peu sérieuses, si peu consistantes, qu’au lieu d’apporter des éléments concrets permettant aux victimes d’espérer un progrès, une meilleure compréhension et surtout une meilleure protection , elles nuisent aux personnes réellement en souffrance.

Preuve en est, l’article paru dans Marie-Claire : Votre homme est-il un pervers narcissique ? (vous remarquerez que je ne cite pas, volontairement, la rédactrice de l’article)

Rien que le titre fait hurler : Votre homme… Or, comme je le dis, et le répète régulièrement : les PN ne sont pas forcément des hommes. Mais avec ce seul titre, la journaliste nie la possibilité qu’une femme le soit. La possibilité qu’une femme détruise lentement mais sûrement sa famille, un proche, un collègue. Non, la femme n’est pas évoquée, il s’agit bien de l’homme qui est visé – et il faut s’amuser à faire le test ridicule de 9 questions qui est proposé… À défaut d’homme, le test évoque le Prince charmant… Mais de princesse cachant la sorcière il n’est pas fait état.

Se protégeant derrière la référence qu’est Jean-Charles Bouchoux et son livre : Les pervers narcissiques. Qui sont-ils ? Comment fonctionnent-ils ? Comment leur échapper ? (Ed. Eyrolles. ), elle en extrait quelques vagues descriptions, quelques maigres principes, quelques trop légers conseils, pour conclure avec cette phrase : « Le seul moyen de s’en sortir est de réellement couper la relation en changeant de numéro de téléphone, d’email….afin de pouvoir retrouver une bonne image de soi, et de prendre conscience qu’en aucun cas on ne mérite d’être traité comme cela. »

Et sur ce, le test si futile et léger qu’on se croit un instant à la plage à se demander si l’on est au top de son charme estival.

C’est avec de tels articles que non seulement les victimes ne peuvent être entendues, mais, bien plus grave, bien plus terrifiant, que beaucoup vont chercher à dire, faire dire, ou deviner, si leur « homme » est PN ou non… Et l’on imagine facilement telle ou telle personne un peu malheureuse en couple remplir le test, y trouver la réponse qu’elle ne peut comprendre, et le montrer à ses collègues en disant : « Regarde regarde, je te l’avais dit, c’est un PN ».
Si le livre de JC Bouchoux est un livre justement, et non un article constitué de 5 malheureux paragraphes, c’est que le sujet est bien plus complexe que cet article ne le dit; C’est que les caractéristiques du PN sont bien plus nombreuses que la journaliste ne l’indique. C’est que les risques, les dangers, les conséquences sont bien plus graves, allant jusqu’à la mort psychique, ou physique, des victimes. La perte de confiance en soi est vaguement évoquée dans l’article. Mais qu’en est-il de la perte d’un emploi, de la privation de droits, de la perte de repères, de familles, d’amis, de biens matériels… et d’espoir.
Lorsqu’il faut agir, il est souvent déjà trop tard. Quant à la justice, on le sait, elle ne se prononce pas. Se défendre contre un PN est un combat de chaque instant qui demande bien plus que de résilier une ligne de téléphone. Qui envahit toute une vie.

Chaque jour je reçois des mails de victimes désespérées. Qui ont perdu toute envie, tout désir. Qui ne voient plus leurs enfants. Qui n’ont plus les moyens psychiques et financiers de se défendre. Qui sont atteintes de pathologies, qui souffrent de dépression. Qui sont terrorisées. Qui ne savent plus vers qui se tourner.

Votre homme est-il un pervers narcissique… Je lis encore le titre et redoute le pire, ces confusions qui sont inévitables si les médias à large audience traitent ce sujet avec autant de légèreté.

Je ne crois pas que ce soir, en se couchant, la rédactrice de cet article pensera à cette victime qui se bat chaque jour depuis presque 10 ans pour voir ses enfants. Je ne crois pas qu’elle pensera à celui-ci, diminué physiquement, ayant perdu son emploi, dont la famille et les collègues se sont détournés, suite aux diffamations dont il a été victime. Je suis certaine qu’elle n’imagine pas cette femme qui se crée une bulle d’oxygène en s’étourdissant sur le net pour oublier que ce qu’elle a construit pendant des années lui a été entièrement repris. Son esprit ne se tournera pas vers ces enfants qui ne savent plus qui croire, qui écouter, et qui, déchirés entre deux parents, finissent par n’entendre que les critiques, et surtout, par les croire, se détournant du parent qui ne dit rien.

Et je regrette l’époque où le mot « journalisme » avait un sens : informer. Enquêter. Dénoncer. Faire avancer la pensée.

Un ou une PN n’est pas un séducteur des bac à sable ou une allumeuse de boîte de nuit. Ce sont des monstres. De tels articles si banalisants sont dangereux. Très dangereux.

Informer, oui. Mais complètement. Et non pour faire vendre un journal, et placer son nom en bas de quelques colonnes.