LE TERRORISTE ET LE PERVERS

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Les tragiques évènements de ces derniers jours, les attentats et exécutions commis sur le sol français et ayant causé la mort de 17 innocents, ne peuvent que faire penser à certains comportements manipulateurs pervers, particulièrement lorsque l’on se retrouve confronté(e) à ce fonctionnement.
Il n’est bien sûr pas question de faire des comparaisons hâtives ou hasardeuses. Pour autant, si le terrorisme a pour conséquence, si ce n’est pour ambition, d’attaquer et de détruire les schémas, les repères et les fondements d’une société, la manipulation perverse devient bien un terrorisme psychologique et intellectuel puisque tendant à anéantir le fonctionnement psychique d’un individu, à annihiler sa capacité de penser, de faire, d’être.

On peut, dans le fonctionnement du terroriste, dénombrer quatre traits principaux : (cf Michel Schneider)
– méconnaissance du réel
– recours à l’acte
– effacement de l’autre
– contrôle de la loi

La réalité est imaginée. Le terroriste s’invente, invente l’autre. Il fonctionne avec une pulsion de mort ayant pour objet de détruire sa victime psychiquement ou physiquement. La différence est refusée en ce qu’elle a d’incontrôlable et de perçu, par le terroriste, comme dangereux. La loi commune, normale, est oubliée. Le terroriste est au-dessus des lois. Il développe une forme de mégalomanie le rendant intouchable, selon lui.

Ici, en parlant de terroriste, il est bien évidemment question des « chefs ». De ceux qui brandissent une pensée ou une religion pour envoyer de la chair à canon se salir les mains et exécuter (dans tous les sens du terme) leur « mission » à leur place.
Les terroristes qui deviennent les bras armés sont eux-même conditionnés, manipulés par la parole reçue comme sacrée et à laquelle il faut prêter totale allégeance.
(Voir également l’interview de Boris Cyrulnik concernant les attentats terroristes et la mécanique ayant mené au régime nazi)

Le climat de peur qui en découle est manifeste. Il n’y a pas de réciprocité ou d’opposition de points de vue (différence entre terrorisme et guerre) mais un seul point de vue qui est imposé et autorise la violence exterminatrice en cas de refus ou de riposte.

Si l’on en revient à la victime du manipulateur pervers, si l’on s’interroge sur ce qu’elle vit, si l’on écoute les victimes reçues en consultation, toutes évoquent un climat de malaise, de peur, voir de terreur. Un malaise permanent, que le manipulateur soit en présence ou non de sa victime. Il (elle) plonge la victime dans un état d’attente paralysante. La victime sait qu’il va se passer quelque chose. Elle ne sait pas ce qu’il va se passer. Elle peut l’imaginer. Elle imagine le pire. Elle ne peut penser à autre chose. La victime est dans la peur de mal dire, de mal faire, de mal penser. Elle parle peu, articule peu. Elle perd ses mots, son vocabulaire, hésitant à s’exprimer par souci de ne pas contrarier. Elle est dans la terreur, face à la violence verbale et/ou gestuelle du manipulateur (de la manipulatrice). Elle est dans l’attente.
Si l’on observe la gestuelle de la victime, il est encore possible de la comparer avec un otage, ou avec un individu soumis à un régime d’oppression, un régime terroriste. La victime ne se tient plus droite. Elle ne sait plus. Elle rentre la tête dans les épaules, en gage de soumission, tout autant que pour se protéger des coups a minima moraux et verbaux qu’elle va recevoir.
Si l’on s’attache aux réponses des victimes, à leurs réactions face à la violence reçue, elle vont être dans l’incompréhension, dans le déni. Il faut du temps, il faut une prise de conscience pour en arriver au refus.

C’est sans doute ce qui distingue la victime d’un manipulateur (ou d’une manipulatrice) pervers des victimes du terrorisme. Dans le premier cas, le travail de compréhension, d’acceptation d’une situation inacceptable, de remise en cause et de deuil, est long et se compte parfois en années. Il y a bien terrorisme psychologique, à faire vivre un individu dans la terreur et l’empêchement, sous menace violente de « punition immédiate ».
Dans le cas du terrorisme, politique ou religieux, le refus est immédiat face à la violence exercée et subie. C’est cependant un refus psychologique. Pour contrer le terrorisme, il faut bien plus que le refus d’une nation…

Lire aussi : Le terrorisme amoureux, Marie-Claire Cardinal :

A travers sa propre histoire, l’auteure offre une analyse et une définition du terrorisme amoureux, cette nouvelle forme de violence verbale ou morale, et de ces hommes à la personnalité psychopathe qui décident d’anéantir leur femme. Pour comprendre leur comportement et sortir du silence dans lequel certaines ont pu être plongées.

Comment imaginer qu’un jour votre mari, le père de votre enfant, essaye de vous tuer ? Plus précisément de vous briser la nuque ?
C’est ce qui est arrivé à Marie-Claire Cardinal, journaliste et féministe qui ne semblait pas prédisposée par son milieu social et ses études à subir ce qu’elle a subit et pourtant…
Les Terroristes amoureux sont ces hommes qui veulent transformer leur compagne en objet. Pour ce faire, ils les isolent socialement, les font passer pour folles ou dépressives, les coupent de leurs enfants, les manipulent, alternant surprises fastueuses et humiliations sordides. Ces personnalités perverses ne s’arrêtent pas là, elles veulent tuer ou plus subtilement pousser l’autre au suicide.
L’auteur raconte avec une lucidité non dénuée d’humour son histoire, sa longue lutte pour échapper à cet enfer et les solutions qu’elles a trouvées pour échapper à son tortionnaire.
Deux Quiz ponctuent ce livre « Deviendrez-vous un terroriste amoureux ? » et « Avez-vous le profil d’une victime ?»
©Anne-Laure Buffet
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« PARENTALISER » L’ENFANT

PiergiorgioBranzi1956

 

« Je ne devrais pas te dire ça mais j’ai tellement besoin de parler… »
« Je ne vais bien que lorsque tu es là, lorsque ta soeur et toi êtes à mes côtés »
« Je n’ai pas besoin de médicaments, je ne suis pas malade, c’est votre présence qui me soulage… »
« Tu diras à ta mère (ton père) que… »
« Tiens, c’est le chèque de pension, tu le fileras à « l’autre »… »

L’enfant pris au coeur du conflit parental et soumis à la violence psychologique qui en découle risque de se voir retiré par un de ses deux parents, le parent dit « toxique », sa place et son rôle d’enfant. Il devient alors messager, porteur de devoir, de responsabilités, et d’enjeux, qui ne lui incombent légitimement en rien, mais qui le contraignent sans qu’il en ait conscience.
Pris à parti, et à témoin, il se voit confier des « secrets », des « histoires de famille », que le manipulateur (la manipulatrice) sait arranger, modifier, inventer à sa guise et dans un seul intérêt : faire perdre tout crédit à l’autre parent pour gagner ses entières faveurs.
Il y a alors phénomène de parentalisation.

La parentalisation, ou parentification, est un processus qui amène un enfant ou un adolescent à prendre des responsabilités plus importantes que ne le voudraient son âge et sa maturation : il fait des efforts pour assurer le bien-être de ses parents et de ses frères et sœurs plus jeunes et pallier à leurs insuffisances .

Ainsi du parent qui n’aura de cesse de critiquer et de mettre le doigt sur les défaillances de son ancien conjoint – les défaillances, déviances parfois, étant d’ordre éducatif, psychologique, sexuel… « Ton père a eu une enfance difficile, c’est pour ça qu’il est ainsi, mais c’est dangereux pour toi et ça m’épuise. », « Ta mère a eu beaucoup d’amants… »

Pour l’enfant, c’est une violence immense d’entendre de tels messages transmis sur l’autre parent. Sa capacité de jugement lui ait retirée. Il est contraint de prendre position, d’avoir un sentiment, une opinion, sur des éléments dont il ne maîtrise ni la réalité ni la portée. Il n’est plus à sa place d’enfant, mais à celle d’observateur, de confident, de thérapeute. Il est à la fois le réceptacle et la poubelle des conflits, des colères, et des violences qui s’exerce entre adultes.

Il évolue avec une question : « Est-ce que c’est vrai ? »

Et une autre, sous-jacente : « Et si j’étais pareil (que le parent dénigré) ? »

 

Boris Cyrulnik qualifie l’adultisme de « mécanisme de défense » et de « stratégie relationnelle coûteuse ». Il ajoute encore que ça consiste pour l’enfant à « apprendre le déplaisir de vivre par responsabilité précoce ». L’enfant sort trop tôt de l’insouciance de l’enfance et apprend dès lors à prendre en charge et à protéger son ou ses parents suite à :
•    une défaillance (maladie, dépression, irresponsabilité) ou
•    une démission parentale (absence, abandon, absence de cadre ou règles changeantes).

Les conséquences sont nombreuses et interconnectées :

•    manque de confiance en soi et en les autres avec  évitement des conflits et difficulté à demander de l’aide
•    problématique de place, de rôle (suite à l’inversion des rôles vécue dans l’enfance)
•    quête de reconnaissance : ce qui l’amène souvent à trop donner, à vouloir sauver l’autre, à se conformer socialement (en se dénaturant)
•    problématique liée au plaisir : difficile de s’accorder du temps, du repos, des cadeaux, de satisfaire ses besoins ou envies (souvent méconnus), etc… Ces adultes fonctionnent exclusivement par devoir et sont souvent coupés de leur ressenti.
•    problème d’identité : par identification au parent défaillant (effondrement narcissique) qui propose une image dévalorisante et honteuse
•    dépendance affective qui se manifeste soit par une tendance à la relation fusionnelle et exclusive (rêve d’être pris en charge), soit par la fuite ou l’évitement pour maîtriser la distance relationnelle
•    pseudo maturité : image sérieuse mais maturité affective figée à l’époque de la prise en charge du parent. De ce fait, a plutôt tendance a être à l’aise avec des personnes plus âgées que lui. En fait, la juste maturité vient avec l’enseignement tiré des erreurs.
•    besoin de contrôle et de maîtrise pour masquer un vide intérieur

Souvent autodidacte, on retrouve cet adulte dans les professions de soins et d’aide à la personne. Ainsi que le dit Jacques Salomé, on passe de « soi-niant » à « soignant ». Cela lui permet de rejouer son scénario de prise en charge et de rester loyal à ses parents tout en continuant à s’oublier. Il est en général attiré par des amis ou conjoints plus âgés car il ne sent pas en phase avec ceux de son âge. On le retrouve encore  (plus tôt que la moyenne) dans les stages de développement personnel car il veut griller les étapes en comprenant intellectuellement plutôt qu’en se confrontant à l’expérience du ressenti.

 

Différents profils peuvent se retrouver chez l’enfant parentalisé :

  • celui qui décide : L’enfant peut être tenté de prendre le pouvoir. Décider du déroulement de sa garde par exemple lui donnera le pouvoir de frustrer son parent de sa présence. Sous couvert de discuter, de partager, il impose son point de vue d’autant plus facilement s’il sent un fond de culpabilité chez son parent, lequel, pour compenser les souffrances dues à la séparation est prêt à tout accepter.
  • celui qui protège : Lorsque l’enfant sent son parent au bord de l’effondrement il devient sa béquille, son soutien. Il se donne comme mission de sauver son parent, par loyauté d’abord, mais aussi parce que la séparation de ses parents lui a montré la fragilité des liens et qu’il a une peur viscérale de se retrouver seul. Enfin l’enfant peut se sentir responsable des souffrances infligées par son autre parent et chercher à réparer sa faute.
  • celui qui contrôle : Parfois l’attachement parental est excessif et peut devenir aussi bien pour l’enfant que pour le parent un enfermement et une dépendance extrême. Chez ces enfants il est fréquent de retrouver des difficultés d’endormissement et un sommeil agité avec de nombreux cauchemars.
  • celui qui devient partenaire de vie : être « tout » pour son parent peut sembler gratifiant pour l’enfant mais il ne peut s’opposer ou refuser une demande ce serait beaucoup trop culpabilisant, il est et doit rester l’enfant parfait. Position intenable et d’autant plus problématique que ce lien exclusif l’a découragé à investir d’autres soutiens, d’autres liens, nécessaires quand vient l’adolescence.

 

À lire : Stéphanie Haxhe, L’enfant parentifié et sa famille, Toulouse, coll.« Relations », Erès, 2013.
La chercheuse redéfinit  les contours de termes fuyants qui font l’objet d’amalgames avec d’autres dénominations similaires comme la parentalisation. À l’inverse de l’enfant parentifié, l’enfant parentalisé ne prend pas la place du parent mais occupe plutôt un rôle d’auxiliaire dans la dynamique familiale. Un aîné issu d’une famille nombreuse doit par exemple veiller sur ses frères et sœurs. Il exerce des tâches parentales précises dans un contexte donné mais ne doit pas renoncer constamment à ses besoins individuels pour se dévouer corps et âme à son géniteur, comme c’est le cas lorsqu’il y a parentification.
Si elle n’est pas détectée et traitée le plus rapidement possible, la parentification peut profondément prendre racines dans le noyau familial pour se perpétuer sur plusieurs générations.

D’autres manifestations de la pathologie sont plus latentes et donc moins facilement détectables. C’est notamment le cas de l’enfant « parfait » qui s’efforce d’être le plus admirable possible pour nourrir son parent sur le plan narcissique et apaiser son sentiment d’auto-dévalorisation. L’enfant « parfait » passe en général inaperçu car en apparence, il ne semble rencontrer aucun problème alors qu’intérieurement, il est en proie à de fortes anxiétés et à une nervosité extrême. L’enfant « bouc-émissaire » constitue une autre forme de parentification. Selon les dires de Stéphanie Haxhe:« On n’en parle jamais alors que dans la clinique, quand on est thérapeute familiale, on en voit beaucoup. L’enfant bouc-émissaire a généralement un parent qui a subi des choses graves comme des abus sexuels, des maltraitances physiques ou morales. Inconsciemment, il va attendre de son enfant qu’il répare sa vision du monde, qu’il lui redonne confiance en la vie et qu’il efface l’ardoise de toutes les horreurs qu’il a vécues. » Cette relation est extrêmement destructrice sur le plan psychologique car l’enfant sera accablé par le poids de la culpabilité. Il va tout tenter pour redonner de l’espérance à son géniteur mais, la tâche étant tellement ardue voire impossible, quoiqu’il fasse… il sera toujours en échec à ses yeux et blâmé pour cela.

 

©Anne-Laure Buffet

 

DES PERVERS NARCISSIQUES AU POUVOIR

Question posée à Boris Cyrulnik , par Guy Bedos pour Siné Hebdo

« On ne peut pas arriver à un poste de responsabilités si on a trop d’empathie. Seul compte MOI. Les autres ne sont pas de vraies personnes, ce sont des pantins, ce sont des ombres, s’ils souffrent ce n’est pas très grave… »

LA RÉSILIENCE (1ère approche)

En physique, la résilience traduit l’aptitude d’un corps à résister aux chocs et à reprendre sa structure initiale.

Adaptée à la psychologie, elle désigne la capacité d’un individu à surmonter les moments douloureux de l’existence et à se développer, en dépit de l’adversité.

Autrement dit, la résilience consiste à prendre acte d’un traumatisme (deuil, abandon, inceste, violence sexuelle, maladie, guerre), à apprendre à «vivre avec» et à rebondir en changeant de perspective, voire même à se délivrer d’un passé empoisonnant pour en sortir grandi.

La résilience permet de dépasser son état actuel et de ne plus être dans une situation précaire.

Cette notion a été développée par Boris Cyrulnik, suite aux travaux de John Bowlby sur la théorie de l’attachement (champ de la psychologie qui traite des relations entre êtres humains. Son principe de base est qu’un jeune enfant a besoin, pour connaître un développement social et émotionnel normal, de développer une relation d’attachement avec au moins une personne qui prend soin de lui de façon cohérente et continue.)

« On s’est toujours émerveillé devant ces enfants qui ont su triompher d’épreuves immenses et se faire une vie d’homme, malgré tout Le malheur n’est jamais pur, pas plus que le bonheur. Un mot permet d’organiser notre manière de comprendre le mystère de ceux qui s’en sont sortis. C’est celui de résilience, qui désigne la capacité à réussir, à vivre, à se développer en dépit de l’adversité. En comprenant cela, nous changerons notre regard sur le malheur et, malgré la souffrance, nous chercherons la merveille. »

Boris Cyrulnik – Un merveilleux malheur – Poche Odile Jacob