LE SYNDROME DE WENDY

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« Je suppose que Wendy devait trouver son séjour particulièrement enchanteur, car sa turbulente famille lui donnait fort à faire. Elle n’avait même pas le temps de monter prendre le frais, sinon le soir et encore, avec une chaussette à la main. »
Peter Pan – Sir J.-M. Barrie

Avant toute chose il est indispensable de faire une mise en garde (comme déjà fait sur ce site concernant le pervers narcissique) : qu’il s’agisse du syndrome de Peter Pan, de celui de Wendy, de la fée Clochette, et pourquoi pas de Crochet, du crocodile ou encore de la chienne Nana, il ne s’agit pas de réalités scientifiques, de pathologies reconnues par le DSM V, ou de diagnostics pouvant être posés de manière formelle.

Ce sont des pistes de réflexion fondées sur des analogies avec des figures stéréotypées et parlantes pour chacun, car véhiculées par des mythes et des contes qui, appris dès l’enfance, permettent au lecteur une identification ou une compréhension. Mais comme toute piste, si elle doit être suivie, elle ne se suffit pas à elle-même.

Le succès de ces différents concepts profite de la vague psycho-pop (pop-psychology en américain), abréviation de l’expression psychologie populaire. Ces concepts sont exposés largement dans les médias et les ouvrages grand public.

Le risque majeur étant d’autoriser, avec une lecture rapide et parcellaire, une interprétation, un amalgame et une fausse compréhension d’une situation qui elle, peut être traumatique ou pathologique. En se contentant d’une lecture, et souvent sans consulter par la suite un professionnel, le lecteur ou la lectrice peut se retrouver à différents problèmes, comme l’ignorance de la solution possible, le déni de sa (ses) propres difficultés, la culpabilité accrue en se « reconnaissant » dans un profil stéréotypé…

Quoiqu’il en soit et à défaut d’une reconnaissance médicale (psychiatrique / psychanalytique) il reste indéniable que certains profils sont identifiables ou reconnaissables. Et comme nous avons tous besoin de les nommer, ces appellations ont ce mérite évident : elles permettent de mettre un nom, de visualiser une situation… et de s’encourager ou inviter à consulter afin de pouvoir débloquer une situation complexe et douloureuse.

Ce qui reste toujours incertain, c’est comment, et en combien de temps cette situation peut se débloquer. Et surtout, par quelles étapes et processus il faudra passer pour pouvoir s’en extraire.

Dans un article précédent, j’évoquais le syndrome de Peter Pan. Adulte immature, enfant orgueilleux, jaloux, rêveur, agaçant, cruel, despotique et insouciant, il vit en enfant dans un monde imaginaire, se déchargeant de toute responsabilité, de tout devoir, fuyant les engagements et rendant cruellement l’autre responsable de ses échecs et de ses angoisses.

Bien loin du charmant et plaisantin Peter Pan de Walt Disney, nous voilà face à un homme qui sait amuser et abuser la galerie qu’il se fabrique – pour finir, toujours, par la fuir quand elle se montre trop adulte, trop responsable – mais qui ne peut vivre seul, puisque comme chaque enfant il a besoin de sa maman.

Aussi, pendant obligé du syndrome de Peter Pan, il fallait bien en imaginer un autre pour que cette « maman » prenne vie. Et c’est ainsi qu’on vit naître le syndrome de Wendy.

Le syndrome de Wendy fait référence au même conte, celui de J.M. Barrie, puisque dans cette histoire, la jeune fille passe tout son temps à nettoyer la maison, à prendre soin de ses frères et des « enfants perdus »… Elle coud, brode, chante, lit, berce, console, nourrit, borde… Elle donne tout pour les autres, et c’est sa manière d’être heureuse. Grande sœur en âge (et donc toujours enfant), elle prend le relai de la maman – mère et veille sur les plus jeunes avec dévotion.

Les femmes « atteintes » du syndrome de Wendy se comportent exactement comme la Wendy du conte : elles se consacrent pleinement aux autres, affirment y trouver leur équilibre, en avoir besoin, le vivre comme une nécessité tout autant qu’un plaisir et non un devoir, faisant précéder leurs attentes par ceux des autres, quitte à sacrifier tout ce qui est important pour elle, loisirs et passions.

Ces personnes qui prennent soin des autres spontanément, sans que personne ne les y oblige, pensent qu’être attentionnée représente un moyen d’offrir leur amour. Mieux, ou pire, elles ne le pensent pas, elles en sont convaincues et ne peuvent imaginer la vie – leur vie – autrement.

Aussi, dans leur vie affective, et dans leur relation de couple, elles vont sans s’en rendre compte chercher un homme qui lui aura besoin de cette maman. Pour quelle raison en aura-t-il besoin ? Ce n’est pas la question, en l’instant. Car les causes peuvent être diverses, et parfois multiples. Ce qui est certain est que ce qui va séduire ces Wendy en puissance est le côté à la fois fantasque, léger, un peu perdu un peu paumé, enfant en tout cas, de l’homme qu’elles vont rencontrer.

C’est d’ailleurs pour cela que dans un premier temps ces femmes « Wendy » s’entendent formidablement bien avec des hommes « Peter Pan ». Ils se laissent ainsi porter et dorloter sans avoir rien à faire, pendant que leur conjointe gère toutes les responsabilités, enfants y compris. Quant à elles, elles n’y voient ni malice ni danger. Elles « assument » car elles se disent faites pour cela et heureuses ainsi.

Et jusque là tout pourrait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes, imaginaire. Peter Pan s’envole quand il le souhaite, revient chercher du réconfort, reçoit un baiser, et repart, et Wendy continue de chanter, de border, de cuisiner.

Mais nous ne vivons pas dans un monde imaginaire. Et même Wendy peut grandir. C’est d’ailleurs ce que l’on eut découvrir dans le film Hook, de Steven Spielberg (1991). Wendy y est représentée âgée. Et Peter, qui a fini par quitter le pays imaginaire, s’est marié. Avec Moira, la fille de Wendy. S’il a perdu son enfance, ses rêves et son imaginaire en devant lui-même devenir adulte, il va cependant être rattrapé par Clochette et Crochet.

Il n’est pas question d’analyser plus avant le film et surtout pas d’en tirer un énième syndrome.

Ce dont il est question, c’est bien de la maturité à laquelle peut un jour accéder Wendy. Si l’on peut considérer que tant qu’elle « joue » le rôle de maman, par un attachement insecure qu’elle compense en surinvestissant un rôle dans lequel elle se sacrifie bien plus qu’elle ne s’épanouit, si l’on peut admettre qu’elle n’est pas consciente de s’oublier en permanence et de taire ainsi sa personnalité réelle, nous sommes également dans l’obligation de penser que cette relation peut évoluer, voir se transformer radicalement.

Wendy ne souffre pas de cette position tant qu’aucune posture, aucun rôle ne se modifie.

Mais un risque majeur est qu’un jour, « Wendy » découvre que les personnes dont elle prend soin cessent d’avoir besoin d’elles. Elle se retrouve alors seule. S’en suit une perte de repères, une défiance vis-à-vis des autres et d’elle-même, une baisse de l’estime de soi, un trouble de l’attachement, et une dépendance accrue à celui – ceux qui s’éloignent d’elle. Incapable de les laisser « s’envoler », elle cherche à les retenir, par quelque moyen que ce soit, au risque d’entrer dans un jeu pervers de contrainte – soumission – victimisation – culpabilisation, dont elle ne saura plus sortir.

Et puisque l’on évoque l’aspect pervers, il ne faut pas oublier ces Wendy qui se sont soumises à un enfant-tyran, à un séducteur-manipulateur, à un abus de pouvoir oligarque sans lequel elles pensent ne pouvoir vivre et dont, pendant longtemps, elles ont cru pouvoir se satisfaire.

L’idée de ne plus s’occuper, ou de risquer de ne plus s’occuper de personne, de personne les plonge dans une sorte de terreur, car c’est le seul moyen qu’elles ont trouvé de se rendre utiles, et d’offrir de l’amour. Se sentant devenues inutiles et rejetées, elles se retrouvent dans un schéma déséquilibrant, dysfonctionnel, dans lequel elles n’ont plus de place même si elles vont s’investir d’autant plus pour conserver ce qu’elles pensaient être leur bien-être.

C’est précisément la question de l’équilibre qui est en jeu. L’équilibre entre donner aux autres et donner à soi-même. Ou, plus exactement et pour remettre les choses dans un ordre plus logique et constructif : se donner à soi-même pour donner aux autres.

La première réaction d’une Wendy – ou de toute personne se croyant Wendy, sera la culpabilité, et la honte (il semble que l’on y revienne régulièrement – il semble donc que le pervers narcissique ne soit pas le seul à générer ce type de troubles). Culpabilité de s’être « laissée faire », honte de ne pas avoir dit non, d’avoir tout accepté, d’avoir cru à l’amour, de se sentir soudain l’esclave ou pour le moins la « petite bonne » d’individus subitement ingrats, méprisants, ignorants et dédaigneux.

Mise en abîme.

Wendy n’est plus rien. Et ce qu’elle redoute le plus, le rejet, l’abandon, et la perte d’amour, se matérialisent subitement sans qu’elle ne sache ni que faire ni comment réagit ni comment s’en sortir.

Et si l’on en revient au conte de Peter Pan, faut-il alors imaginer que ce sont les sirènes qui ont séduit l’entourage, ou Lili la Tigresse qui a usé de ses charmes et de sa captivité pour détourner de Wendy des personnalités au caractère de « sauveur » ? Non. L’abandon craint ou vécu par Wendy est un ressenti personnel, intrinsèque, lié à une absence de confiance ou d’estime de soi profondément ancrée et qui se traduit douloureusement lorsque son Peter Pan la quitte ou – pire sans doute – la détruit à force de manipulations.

Toute personne se retrouvant en ce profil de Wendy doit l’entendre, comme dit plus haut, comme une piste de réflexion. Et de travail, sur soi. Wendy n’est pas atteinte d’une « tare ». Il y a une raison à ce comportement, à cette nécessité d’être là pour les autres et de l’être totalement. Si elle souffre de son Peter Pan, la première des choses à faire n’est pas toujours de le fuir. De qui peut-elle alors s’occuper ? Est-elle même prête à s’occuper d’elle-même ?

Il s’agit de passer par une acceptation indispensable. Car, à force de tout donner aux autres, Wendy se sent vide et arrive un moment où ne seront ressentis que de l’insatisfaction, de la frustration et de la tristesse. L’acceptation est celle d’une réalité, et non de ce qui lui semble réel. Elle s’est investit, y a trouvé, pendant un temps, un épanouissement, de quoi combler un manque, un vide, ou un besoin. Et sans doute a t’elle réussi, en partie, puisque celui – ceux qu’elle maternait ont pu grandir. On peut alors voir apparaître un autre syndrome (oui, un autre encore) : celui du « nid vide ». (1) Syndrome qui, celui-ci, met directement en cause la relation mère – enfant d’un point de vue générationnel.

Mais la question qui se pose à Wendy est : qui est-elle, ELLE, réellement ? Qu’a t’elle enfoui au fond d’elle, qu’a t’elle tu, ignoré, caché ? De quoi a t’elle peur, pour ne pas le laisser s’exprimer, ou qui veut-elle être sans savoir comment s’y prendre et par quels chemins passer ?

Il lui sera répondu : « Penses à toi ! Ne t’oublies pas ! Reprends ton espace ! Ose dire non ! ». Il lui sera plus rarement dit, pour commencer : « Chacun a le droit d’avoir son temps, son lieu, son espace, sa réalité. Sa vie. Penser sa vie permet de penser celle des autres, non l’inverse. » Penser à soi n’est pas être égoïste, penser à soi est se donner la possibilité d’être encore une Wendy, mais une Wendy qui se mesure, qui pose des limites, met des freins, impose des règles, et le respect, pour elle-même.

Alors, à la lecture de ces articles résumant bien vite le syndrome de Wendy, il faut aussi savoir mettre de la distance. Il n’y a pas de condamnation à être dans une position maternelle / maternante, tant qu’elle ne devient pas sacrificielle. Tant qu’il n’y a pas perte de soi. Etre mère n’interdit pas d’être femme. Etre femme ne s’oppose pas à être mère.

Tout n’est pas que question d’équilibre. Mais lorsque le déséquilibre prédomine, le système ne tient jamais longtemps. Et c’est à Wendy d’aller chercher cet équilibre, de se l’approprier, pour retrouver ou prendre sa place.

Pour aller plus loin sur le thème de Wendy, il faut aussi s’intéresser au travail de Angelica Liddell, artiste, metteuse en scène, auteure et interprète espagnole. En 2013, elle écrit, met en scène et interprète Tout le ciel au-dessus de la Terre (le syndrome de Wendy).

La majeure partie du travail artistique d’Angélica Liddell tourne autour du thème de l’abandon, de la peur d’être abandonné et de la peine qu’un tel sentiment fait naître. Elle parle de la solitude en terre d’abondance. Pour la psychologie moderne, Peter et Wendy sont devenus l’incarnation de symptômes de plus en plus présents dans les sociétés occidentales. Des adultes font preuve d’immaturité émotionnelle, refusent de passer à l’âge adulte. Mais comment l’humanité peut-elle continuer à vivre dans un monde où les tentatives d’un seul individu pour vivre avec une seule autre personne engendrent des situations douloureuses et pathologique ?

Et si rien ne peut ramener l’heure

De la splendeur dans l’herbe, de l’éclat dans la fleur

Au lieu de pleurer, nous puiserons

Nos forces dans ce qui n’est plus.

 

Ces vers de William Wordsworth ponctuent, tel un leitmotiv, la création d’Angélica Liddell

La matrice de cette mise en scène, explique Angelica Liddell, fut la découverte de ce que l’on appelle, en psychologie, « dilemme (ou syndrome) de Wendy », qui se traduit par une peur pathologique de l’abandon. « Un jour, j’ai compris que ce que je ressentais avait un nom, le « syndrome de Wendy », en référence au personnage féminin dans Peter Pan, se souvient-elle.

Dans mon cas, il est associé à la perte de la jeunesse, quand ce que vous aimez commence à disparaître et vous plonge dans la solitude. » Le résultat, Todo el cielo…, est une forme théâtrale polymorphe et éclatée, qui prend, pendant les deux heures trente du spectacle, diverses incarnations : conte, récit de voyage, valse ou one-woman-show.

(1) Le jour où les enfants s’en vont – Béatrice Copper-Royer, Albin Michel

©Anne-Laure Buffet

 

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LES ZÈBRES – HAUT POTENTIEL EN SOUFFRANCE

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Un mot a pour vocation première la communication avec autrui et si chacun comprend bien ce que renferme une notion, on peut dépasser sans état d’âme les réticences idéologiques.
Et si, comme nous le faisons aujourd’hui pour un certain nombre d’entre nous, nous décidions de les appeler des ZEBRES ! 

Jeanne Siaud-Fachin

 

Le terme zèbre  est de plus en plus courant. Il désigne des personnalités atypiques.

Parler de zèbre évite la contrainte d’un vocabulaire lourd de sens erroné et de mythes néfastes : intellectuellement précoce, précoce, haut potentiel, surdoué… aucun ne convient pleinement, aucun n’exprime ce qu’il faut comprendre : accepter la différence sans la craindre, la fuir, ou encore la critiquer, et permettre à ceux qui sont différents de se sentir dans la norme, et savoir les regarder comme une chance et non comme un danger.

Les zèbres ne correspondent pas à la norme établie par souci de simplicité, d’unité et d’équilibre, par la société. Ils ne la comprennent même pas, non pas qu’ils n’en n’aient pas les capacités, mais parce qu’ils ne peuvent la ramener à aucune réalité qu’ils puissent appréhender. De fait, ils sont hors norme, et très souvent jugés anormaux, alors qu’ils sont a-normaux, c’est-à-dire en dehors de la norme. Chaque zèbre est différent d’un autre, chaque rayure est différente, comme chaque empreinte digitale est unique. Parmi eux, on trouve les HPE (haut potentiel émotionnel), les HPI (haut potentiel intellectuel), les EIP (enfant intellectuellement précoce), les sentinelles[1], entre autres. Certains vont être plus attirés par le domaine artistique, d’autres par les sciences, par la recherche… Quelque soit le domaine, leur réflexion est toujours en arborescence. Chaque question soulevée en appelle une autre, invite à une nouvelle hypothèse, autorise d’autres recherches, d’autres expériences, sans que jamais cette insatiable curiosité ne soit suffisamment et convenablement nourrie. Comme un arbre qui pousse, dont les branches se développent et le feuillage s’étoffe, les zèbres voient leur conscience et leur questionnement, s’épanouir de la sorte. Chaque ramification donnant naissance à une autre, ils ne savent comment arrêter cette réflexion perpétuellement insatisfaite, incomplète, inassouvie. Ne pouvant deviner que leur entourage ne fonctionne pas de même, ils cherchent à satisfaire à toutes leurs questions sans y parvenir et se discréditent à leurs propres yeux, se dévalorisant et se considérant incompétents.

Ils se sentent différents, et l’expriment lorsqu’ils doivent parler d’eux. Or, si la différence peut être un atout, les zèbres la vivent comme un handicap. Ils sont incompréhensibles pour ceux qui les côtoient, passent souvent pour des contestataires, leurs idées n’étant pas communes et donc dérangeantes. Ce fonctionnement les rend indomptables comme l’étrange équidé à rayures qui ne peut être domestiqué. Et les rayures ne sont absolument pas symétriques, comme ne peuvent fonctionner en symétrie les deux hémisphères du cerveau d’un surdoué – l’hémisphère droit étant de loin le plus sollicité. Indomptables et uniques, les zèbres vivent ou se retrouvent en troupeau, se reconnaissant entre eux sans avoir la nécessité de le dire, et encore moins de se justifier.

Ces personnalités entrent dans le champ de la « douance », terme désignant les enfants ou les adultes dont les capacités intellectuelles n’entrent pas dans la norme établie. L’empathie, l’extrême sensibilité, le doute, la culpabilité permanente de se savoir différent et impuissant à gommer ces différences, sont des traits de caractère que l’on retrouve dans le profil des victimes de harcèlement moral et de violences psychologiques. Or, ce sont des traits que possèdent les zèbres, à un degré très élevé. Si l’animal est la proie des grands prédateurs, devant souvent se protéger près de la girafe, animal au long cou faisant le gué, l’Homme-Zèbre est tout autant attaqué par l’Homme-Prédateur.

Leur sensibilité leur permet de comprendre l’implicite, l’indicible. Pourtant cette remarquable perspicacité semble disparaître, ou du moins ne leur est plus d’aucune utilité quand ils sont confrontés à la méchanceté et à la bêtise.

La méchanceté gratuite, par pur plaisir ou désir d’assouvir une pulsion les laisse désarmés. Ils vont alors désespérément chercher une explication rationnelle, logique, justifiant l’agressivité et la violence auxquelles ils sont exposés. Leur perfectionnisme doublé d’une grande lucidité, génère régulièrement chez l’individu à haut potentiel un sentiment d’incapacité et d’échec devant le non aboutissement de ses projets. Il focalise particulièrement sur ses défauts et s’empêche de voir ses qualités et ses compétences. Facilement enthousiaste quand il mène à bien une entreprise, il peut paraître prétentieux. Et ses difficultés d’adaptation l’éloignent encore plus de la norme.

Les enfants zèbres peuvent être pris facilement pour cible de harcèlement. Leur comportement dérange. Les autres enfants ne les reconnaissent pas comme faisant partie des leurs, les adultes ne savent pas comment s’adresser à eux. Eux-mêmes sont en souffrance, et vivent avec un sentiment de décalage permanent. Ils cherchent à s’adapter sans y arriver. Ils cherchent à comprendre, font du mimétisme qui peut passer pour de la singerie, peuvent se montrer très infantiles, trouvant les autres très enfants, et pensant que ce doit être un état naturel. Ils sont montrés du doigt par leurs camarades, exclus des jeux, incompris… Leurs difficultés d’adaptation et d’intégration les tiennent à l’écart. Ils sont vus comme asociaux, comme des bêtes étranges, décalées. Ils sont eux-mêmes singés. Les enfants sont cruels, n’acceptent pas la différence, en ont peur. Alors comment accepter dans un groupe celui qui tient de longs discours savants, ou qui se tait en permanence, le nez dans ses livres ? Celui qui s’émeut devant un papillon à l’âge où l’on se moque encore souvent des instants de beauté que nous donne la nature ? Celui qui a une telle notion de la justice qu’il fait de chaque règle, de chaque devoir donné par un instituteur un mot d’ordre à respecter à la lettre ? Le corps enseignant, peu ou mal préparé à recevoir ces élèves, se réfugie derrière de la sévérité, ou encore du désintérêt, laissant l’élève livré à lui-même… et à l’éventuel échec scolaire.

Le rejet dont est victime un enfant précoce, sa construction difficile, un milieu hostile dont il ne connait pas les codes, des questions existentielles angoissantes qui n’ont pas de réponse, fragilisent sa confiance en lui et son rapport à l’autre. Cet enfant en perpétuel décalage en souffre, car il ne se sent pas lui-même différent, il sent que le monde est différent de lui, et ne comprend pas pourquoi. Ne pouvant comprendre qu’il a une intelligence particulière, il se sent toujours imposteur, particulièrement dans ses réussites. Il reçoit tout au premier degré, sans jamais analyser ni prendre de recul. Paradoxalement, il trouve plus de justification à la critique qu’au compliment, ne comprenant pas qu’on l’apprécie, qu’on s’intéresse à lui, qu’on l’aime. Il peut se mettre en échec, afin de dissimuler des facultés de compréhension et de réflexion hors norme. Il peut devenir agressif ou se mettre en danger, adopter des comportements délictueux et destructeurs pour lui-même, puisque se jugeant inadapté à la société et incapable de la comprendre, il préfère la fuir plutôt que de devenir un poids.

L’enfant puis l’adulte à haut potentiel est une victime idéale pour les harceleurs. Il cumule l’hypersensibilité, le haut potentiel de doute – en particulier sur lui-même – et un parcours souvent heurté qu’il est aisé de retourner contre lui dans un discours dénigrant. Il n’a pas les mots pour se protéger ou repousser les critiques et attaques auxquelles il va avoir droit. Et comme il ne dit rien, semblant presque accepter ce qui lui est infligé, il devient la cible idéale des quolibets, des remarques blessantes, des ordres démesurés.

Martine a entendu sa mère répéter toute son enfance qu’elle n’était pas normale. Elle a cherché non seulement à plaire à sa mère, mais aussi à essayer de comprendre en quoi elle n’était pas normale. Elle a ouvert de grands yeux pendant notre échange : « – Vous allez me dire que je suis folle, que ma mère avait raison, et qu’en plus je suis stupide.

– Non, ni folle, ni stupide. Vous voyez le monde à votre manière, avec vos facultés, et celles-ci sont extensibles, particulièrement sensibles, dans certains domaines. Je vais faire une comparaison : vous fonctionnez comme un élastique, toujours en tension entre la normalité et le fonctionnement de votre cerveau. Si l’on touche à cet élastique, il réagit, il se met à vibrer, il est sensible à tout mouvement. Si l’on relâche l’élastique, il ne sert plus à rien. Vous avez besoin de cette tension, d’être constamment sollicitée. C’est une stimulation qui vous est nécessaire. Mais vous dérangez puisque vous n’êtes jamais au même rythme que votre entourage. Vous dire que vous n’êtes pas normale règle le problème. Vous devenez le problème, et permettez ainsi aux autres de ne pas en avoir. »

Ainsi, les zèbres sont jugés comme l’on jugeait les fadas du village, les simplets, ou encore les fous auxquels on collait un entonnoir sur la tête. Leur intelligence particulièrement fine et sensible impressionne, fait peur, renvoie à certains leur ignorance et leur absence de volonté à apprendre, les transforme en ennemis. Elle attire les manipulateurs et les ambitieux sans scrupules, qui y trouvent une source de connaissances et de pouvoir, mais vont également chercher à détruire ce zèbre trop glorieux à leurs yeux. En parfait prédateur, chasseur, la traque ne cessera que lorsque la bête sera à terre, lorsque le massacre pourra être accroché au mur et exposé aux yeux de tous.

Ne correspondant à rien de connu, ils sont qualifiés de bizarres, avec ce rictus narquois et ce ton dédaigneux qu’ont les prétentieux, les incompétents, les personnes trop bornées pour s’intéresser à ce qu’elles ne peuvent dominer, tout de suite. Martine se souvient des regards mi amusés, mi dédaigneux auxquels elle a encore droit. « Il y a quelques jours j’étais dans un parc avec des amis. Je regardais les feuillages d’un arbre. Une amie me demande si j’avais vu un écureuil. Et je lui réponds que non. Pas un écureuil. Un éléphant. Parce que dans ce feuillage, je voyais vraiment un éléphant. Elle a souri, a dit : ah toi ! on ne te changera jamais, tu vois toujours des trucs qui n’existent pas ! Vous comprenez, c’est ça, ma vie. Je vois ce qui n’existe pas. Mais je le vois vraiment, je le devine. Alors pour faire plaisir, j’ai toujours joué un rôle. Et comme on voulait que je sois la cinglée du groupe, j’ai tenue cette place. La cinglée. »

Montrés du doigt, soumis à la vindicte, ils servent à cristalliser les problèmes familiaux ou communautaires et à s’en déresponsabiliser. Très empathiques, ils ont besoin de s’investir auprès de leur entourage, d’être bienveillant, de trouver des solutions, d’éviter les conflits. Ils vont d’autant plus s’investir qu’ils vont être mis de côté, critiqués, évincés. Particulièrement sensibles, ils réagissent fortement aux compliments, aux attentions et aux reproches. Cherchant perpétuellement des réponses à leurs questions, ils ne seront jamais au repos. Ils sont soumis à l’autorité, à la hiérarchie, aux règlements et au Droit. Possédant un sens aigu de la justice, ne comprenant pas qu’on y déroge, qu’on fasse mal, ou qu’on soit cruel, ils chercheront continuellement non seulement à arranger une situation qui ne leur convient pas, mais à se croire coupable, puisque l’autre ne peut mal faire.

Ainsi de Martine qui s’est conformée toute sa vie à ce que sa mère lui demandait, lui ordonnait, pour lui plaire, et acceptait comme justes les reproches et critiques qui lui étaient faits, ne pouvant en aucun cas les remettre en cause. Non seulement ils venaient de sa mère, qui semblait donc légitime à faire des reproches « pour le bien de Martine », mais ils venaient d’une personne ayant autorité. De plus, comme pour toute personne, Martine ne pouvait imaginer qu’il y ait du mauvais en sa mère. Et encore moins, parce que, précisément, c’était sa mère.

[1] Terme inventé par Olivier Revol, auteur de Même pas grave ! L’échec scolaire, ça se soigne et J’ai un ado mais je me soigne, JC Lattès

 

Extrait de « Victimes de violences psychologiques : de la résistance à la reconstruction », Anne-Laure Buffet, Le Passeur éditeur