DES LIAISONS TRES DANGEREUSES

Quand le pervers narcissique devient héros de roman…

La marquise de Merteuil, dans le célèbre roman épistolaire Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos (1772), tire les ficelles, se proposant comme prêtresse de l’amour : sa mission, la propagation et la diffusion de l’amour, l’éveil de l’être sensuel, voire dépravé, qui gît au fond des humains.

L’intrigue est nouée après que la marquise se refuse à Valmont en lui proposant un pacte pervers : elle l’acceptera le jour où il aura obtenu les faveurs de madame de Tourvel, mais il faudra que Valmont lui en apporte la preuve écrite (Lettre 20).

Le vicomte de Valmont se lance à la conquête de Mme de Tourvel, qui refuse ses assiduités. Il invente de nouvelles ruses, simule des tourments, évoque sa bonne foi, prouve sa générosité, son dévouement. Il s’accroche à son projet galant, et si sa détermination faiblit, la marquise, qui suit par lettres toute l’affaire, lui vante les mérites de Mme de Tourvel (Lettre 38) en dévoilant en elle l’être sensuel qui s’ignore.

« Savez-vous que vous avez perdu plus que vous ne croyez à ne pas vous charger de cet enfant ? elle est vraiment délicieuse ! Cela n’a ni caractère ni principes ; jugez combien sa société sera douce et facile. Je ne crois pas qu’elle brille jamais par le sentiment ; mais tout annonce en elle les sensations les plus vives. Sans esprit et sans finesse, elle a pourtant une certaine fausseté naturelle, si l’on peut parler ainsi, qui quelquefois m’étonne moi-même, et qui réussira d’autant mieux que sa figure offre l’image de la candeur et de l’ingénuité. Elle est naturellement très caressante, et je m’en amuse quelquefois : sa petite tête se monte avec une facilité incroyable ; et elle est alors d’autant plus plaisante qu’elle ne sait rien, absolument rien, de ce qu’elle désire tant de savoir. »

La marquise traitera Valmont de couard, se moquera de sa gaucherie dans la lettre 81.

« Que vos craintes me causent de pitié ! Combien elles me prouvent ma supériorité sur vous ! et vous voulez m’enseigner, me conduire ? Ah ! mon pauvre Valmont, quelle distance il y a encore de vous à moi ! »

Elle va également « s’inquiéter des bruits qui courent sur lui ».

Puis, quand Valmont a enfin « vaincu » Mme de Tourvel, en se servant des bons offices d’un prêtre, il écrit à la marquise : « et depuis hier, elle n’a plus rien à m’accorder… », comme si l’anéantissement commençait désormais à tisser sa toile.

La marquise, devenue jalouse, au comble de sa perfidie, fera envoyer une lettre dévoilant à Mme de Tourvel le double jeu de Valmont (Lettre 141). Madame de Merteuil pousse Valmont à éconduire Madame de Tourvel avec cruauté, froideur, et mépris, en ne lui exposant comme simple argument, maintes fois répété : « Ce n’est pas ma faute ».

A la lettre 145, Valmont se vera félicité par Madame de Merteuil :

« Sérieusement, Vicomte, vous avez quitté la Présidente ? vous lui avez envoyé la lettre que je vous avais faite pour elle. En vérité, vous êtes charmant ; et vous avez surpassé mon attente ! J’avoue de bonne foi que ce triomphe me flatte plus que tous ceux que j’ai pu obtenir jusqu’à présent. Vous allez trouver peut-être que j’évalue bien haut cette femme, que naguère j’appréciais si peu ; point du tout : mais c’est que ce n’est pas sur elle que j’ai remporté cet avantage ; c’est sur vous : voilà le plaisant et ce qui est vraiment délicieux. »

On connaît la suite… Madame de Tourvel neurasthénique et dépressive, finira par mourir. Valmont décèdera lui aussi dans un duel… mais avant de partir, il révèlera, en communiquant les lettres de Madame de Merteuil, qui était vraiment ce personnage.

La dernière lettre de ce roman montre la « chute » de madame de Merteuil, chute sociale et désavoeu de tous, seule souffrance que le pervers narcissique peut réellement ressentir.

« Le sort de madame de Merteuil paraît enfin rempli, {…}, et il est tel que ses plus grands ennemis sont partagés entre l’indignation qu’elle mérite, et la pitié qu’elle inspire. J’avais bien raison de dire que ce serait peut-être un bonheur pour elle de mourir de sa petite vérole. Elle en est revenue, il est vrai, mais affreusement défigurée ; et elle y a particulièrement perdu un oeil. Vous jugez bien que je ne l’ai pas revue ; mais on m’a dit qu’elle était vraiment hideuse.

Le marquis de *** {…} disait hier en parlant d’elle que la maladie l’avait retournée, et qu’à présent son âme était sur sa figure.

Qui pourrait ne pas frémir en songeant aux malheurs que peut causer une seule liaison dangereuse ? {…} Mais ces réflexions tardives n’arrivent jamais qu’après l’évènement ; et l’une des plus importantes vérités, comme aussi des plus généralement reconnues, reste étouffée et sans usage dans le tourbillon de nos meours inconséquentes.

Adieu, ma chère et digne amie ; j’éprouve en ce moment que notre raison, déjà si insuffisante pour prévenir nos malheurs, l’est encore davantage pour nous en consoler. »

Dans le comportement de madame de Merteuil qui « joue » avec Valmont, comme un chat avec une souris, on reconnaît bien les étapes par lesquelles passent ce « jeu » du pervers narcissique : séduction, emprise, manipulation, diffamation, accablement, destruction, mise à mort…

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