VOUS N’ALLEZ PAS ME CROIRE…

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– Vous n’allez pas me croire…
– Je n’ose pas vous raconter…
– Je ne sais pas comment j’ai fait pour supporter ça…
– C’est de la folie, non ? Vous pouvez m’aider ?

Les victimes qui viennent en thérapie sont totalement perdues. Elles n’ont plus de repère. Elles ne savent plus distinguer le vrai du faux, le juste de l’injuste, le bien du mal. Elles se pensent seules – et bien souvent elles le sont. Isolées par une personnalité toxique qui a su éloigner amis, famille, enfants. Qui a su leur faire cesser toute activité professionnelle.
Leurs faits et gestes les plus quotidiens sont conditionnés par le toxique. Il faut regarder telle émission de télé, il faut écouter telle chaîne de radio. C’est à telle heure qu’on mange tel plat, et c’est telle chose qu’on dit dans telle circonstance.
Elles sont conditionnées à « bien » se comporter, « bien » au sens où l’entend la personnalité toxique.
Elles sont infantilisées, n’ayant le droit de s’exprimer que de la manière dont l’entend celui, ou celle, qui manipule.

Comme un parent faussement bienveillant va en fait téléguider son enfant, lui interdisant au nom du « C’est pour ton bien » de s’exprimer, de grandir, d’être un individu à part entière, le manipulateur, ou la manipulatrice, va décerveler sa victime et lui imprimer un système de pensées afin de servir ses propres intérêts – uniquement ses intérêts.

Les victimes ne savent même plus si elles peuvent penser et réfléchir. Quand elles ont une idée, quelle que soit l’idée, elles ne s’autorisent pas à la développer. Elles ne s’autorisent surtout pas à la garder pour elles – le jardin secret est interdit. Elles doivent tout dire à celui, ou celle, qui les conditionne. L’instant de silence est traduit en instant de mensonge. Et, toujours comme le ferait un parent bienveillant, mais avec l’objectif de détruire et de posséder, la personnalité toxique va expliquer à quel point le silence est un mensonge et une trahison.

Elles restent petit enfant.
C’est ainsi que je les rencontre.
Des enfants. Apeurés, effrayés. Aux nuits hantées de cauchemars. Demandant l’autorisation pour tout ce qu’il y a de plus banal. N’osant jamais dire non. Elles sont convaincues de ne pas en avoir le droit ; et plus encore, que dire non, c’est être méchant, c’est faire du mal à l’autre.

Pour exemple, cette jeune femme que j’accompagne depuis plusieurs semaines. Je la sais allergique à la cigarette. Elle déteste l’odeur du tabac, ne supporte pas la fumée. À la fin d’une séance un peu difficile, je m’apprête à conclure. Elle a la tête baissée. Elle a honte d’elle – elle a tenu tête la veille à son compagnon et s’est entendue dire qu’elle est monstrueuse. Nous discutons encore une minute.
Je lui demande alors – volontairement – si je peux fumer. Elle devrait me dire non.
– Oui, bien sûr !
– Vous êtes certaine ? 
– Je ne peux pas vous l’interdire. Vous faites ce que vous voulez.
– Il ne s’agit pas d’interdiction. Il s’agit de respect. Mutuel. Je vous le demande encore : est-ce que je peux fumer ?
– Je ne sais pas… Oui puisque je vous respecte. 
– Et moi, si je fume, est-ce que je vous respecte ? 
– Moi ? Moi, ça ne compte pas…

Je n’ai pas allumé de cigarette.
Cette jeune femme n’a plus conscience de ce qui est possible, normal, respectueux, adulte. Je suis son thérapeute. Je travaille avec elle pour son bien. Je sais que la cigarette la rend malade. Nous sommes sur un lie de travail. Autant de raisons pour qu’elle refuse. Elle ne peut pas. Pour elle, le refus est signe d’agressivité, de méchanceté, de conflit, de bêtise. Un simple « Non » lui est impossible.

La plupart des victimes sont ainsi quand elles viennent me voir pour la première fois. Elles ne savent pas dire non. Ce serait manquer de respect. Ce serait devenir l’adulte qu’elles n’ont pas le droit d’être.

Il leur faut alors apprendre, autrement. Déplacer le champ de pensée, et se replacer au coeur d’un système.
Car en ne disant jamais non, les victimes le disent tout de même. Ce que je leur demande, c’est de réfléchir à qui, en se taisant, elles disent non.

 

©Anne-Laure Buffet

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ATTENTION, TOXIQUE !

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Depuis quelques jours nous recevons de nombreux témoignages au sein de CVP – Contre la Violence Psychologique concernant le terme « toxique ». Pour la plupart, les témoignages confirment et insistent sur une réelle toxicité de la relation lorsqu’une personne se retrouve sous l’emprise d’une autre, que ce soit au sein du couple, de la famille, ou dans un autre cadre.

Les mêmes termes reviennent : « Je me suis sentie empoisonnée. » « C’est comme si j’avais du venin qui me coulait dans les veines.  » « S’il vous plaît, avez-vous un antidote, est-ce qu’il y a un médicament ?  » « J’étouffe, je ne respire plus, c’est mortel. ».

Certains témoignages montrent en revanche le doute, la crainte que le terme « toxique » inspire.
« Pourquoi toxique ? Pourquoi ne pas dire destructeur ? Est-ce que ce n’est pas trop violent ? « 

Nous nous sommes posé la question au sein de CVP. Quel terme serait le plus adéquat, le plus judicieux pour qualifier cette relation ? Déjà utilisé par de nombreux spécialistes, à commencer par Susan Forward (Parents toxiques, ed. Poche Marabout), nous nous sommes interrogés sur ce mot qui nous vient spontanément, comme il s’est présenté à d’autres avant nous.

Toxique : parce qu’on peut en mourir, comme on peut en guérir. Toxique, car « le mal » s’infiltre plus ou moins lentement, graduellement, pour devenir peu à peu maître des pensées, du comportement, des gestes, de la vie toute entière de la personne sous emprise.
Toxique, car il se propage, conduisant parfois à des troubles somatiques, physiques, à des maladies longues à guérir et handicapantes.
Toxique car il entraîne un dérèglement. Et une accoutumance.
Toxique car nocif.

Pour citer Paul Valery : « Le mélange de vrai et de faux est énormément plus toxique que le faux pur. »

Il ne nous vient donc pas d’autre qualificatif. La relation d’emprise est toxique. Celui ou celle qui engendre cette relation l’est également, par ses agissements, avec son entourage. Et la mesure de ses actes ne peut être prise que sur le long terme.

©Anne-Laure Buffet