FICTION – EXTRAIT 3

Reflets - Twin lights

J’ai à nouveau un nœud au creux de l’estomac. Il apparaît de plus en plus souvent. Il commence comme une bulle, une bulle qui se forme, puis se déforme et grossit, comme un Barbapapa malfaisant. J’ai l’impression qu’elle aspire mon nombril. Et elle se multiplie, déployant sa petite armée maléfique contre mes poumons qui me font manquer d’air, écrasés lentement, et dans ma gorge qui se bouche, bloquée, obstruée.

Je respire lentement, je me masse le ventre, je vais m’allonger.

Il va rentrer dans peu de temps. Il m’a appelée. Je sais qu’il me reste dix, quinze minutes avant qu’il ne soit là.
Quand je vois son nom apparaître sur l’écran de mon téléphone, j’ai une bouffée de chaleur, je me mets à transpirer. Tout devient confus en quelques secondes. Je passe dans la cuisine. Dois-je faire un dîner ? Y a t’il assez pour le dîner ? Y a t’il ce qu’il attend pour son dîner ? Qu’ais-je fait, que n’ais-je pas fait aujourd’hui qui pourrait le contenter ou lui déplaire ? Va t’il parler ? De quoi va t’il parler ?

Petite, je regardais avec étonnement mes camarades de classe qui sursautaient, rougissaient, bégayaient, tremblaient quand ils étaient appelés par la maîtresse, quand ils devaient répondre ; pire encore, quand ils devaient passer au tableau. Je voyais leurs jambes s’agiter sous la blouse, alors qu’ils se balançaient d’un pied sur l’autre, la manche tirée dans la paume de la main et la craie qui s’écrasait sur le tableau noir. Trop d’émotions, trop de peurs, celle de devoir parler, celle de risquer de se tromper, celle de recevoir une réprimande ou une punition, et de devoir ensuite s’en expliquer. Je ne comprenais pas, j’avais envie de crier « Vous ne risquez rien, elle ne va pas vous manger ! On a le droit de se tromper ! »

Aujourd’hui je suis comme eux.

J’ai le pied énervé. Il faut qu’il arrive, pour que je sois fixée. Il ne faut pas qu’il arrive, que je gagne encore quelques secondes de tranquillité.

S’il ne dit rien, est-ce que je vais être obligée de lui parler ? Je me demande ce que font les autres. Comment ça se passe, ailleurs ? Est-ce que chacun se tait, attendant que le silence soit rompu ? Est-ce qu’il faut se parler ? Est-ce que se taire est un manque de respect ? Si je n’ai rien à dire, si je n’ai rien à lui raconter, que va t’il penser ?

Que je suis bête.
Ou que je me moque de lui.
Ou que je ne sers à rien.

Il faut que je trouve un sujet de conversation. De quoi pourrions-nous parler ? Si je ne dis rien, il va s’asseoir, là, dans ce canapé, le sien. Il va me regarder, me fixer. Quoi que je fasse, ses yeux seront plantés dans mon dos, sur ma nuque. Je vais entendre sa respiration, de plus en plus forte. Et puis, de plus en plus silencieuse. Comme le chat qui sent la souris et soudain ne bouge plus, s’aplatit, attend l’instant propice. Et finit par bondir.

Si je parle, il regardera ailleurs, il va allumer la télévision, il va aller dans la chambre, revenir. Sans répondre. Sans sourciller. Je m’adresserai au mur, et dès que je me tairai, il me demandera si j’ai autre chose à ajouter. Ou il va me couper la parole. Il le fait si souvent. Il coupe la parole. Il interrompt, il dit qu’il n’a pas le temps, qu’il est fatigué. Ce n’est pas le moment. Il parle de lui.
Je me tais.

–       Tu vois, ça pouvait attendre…
Je vois. Je ne fais qu’attendre.

Je sursaute. La porte vient de s’ouvrir.

DESTRUCTION – NÉGATION

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L’autre est l’ennemi tout autant que l’objet de l’envie. L’autre est la proie. L’autre devient victime. L’autre ne doit plus être.
D’où la sensation qu’ont les victimes d’être niées dans leur individualité et leurs qualités.

Le pervers narcissique cherche constamment à rehausser l’image qu’il a de lui-même. Il lui est pour cela nécessaire de trouver un être qui l’admire et lui renvoie de lui-même une image prestigieuse. Mais, refusant d’admettre ce besoin de se sentir perpétuellement valorisé, il dénie l’attachement à son faire-valoir que pareil besoin induit, faire-valoir qu’il n’aura de cesse de détruire.

Le pervers ne peut établir une relation fondée sur la symétrie ; il lui faut dominer l’autre et le mettre dans l’impossibilité de réagir et d’arrêter ce combat. C’est à ce titre que l’on est fondé à parler d’une réelle agression sur l’autre, et non d’un jeu pervers-complice. Il n’y a pas de négociation possible avec le pervers, tout est imposé, dès le départ, à la victime à qui a été retiré le pouvoir de dire non et qui, même si elle essayait d’utiliser à son tour des défenses perverses, ne pourrait jamais atteindre à la virtuosité « dans le mal » de son bourreau.

Pour parvenir à la destruction de sa victime, le pervers procède souvent de la façon suivante : – Il aborde sa victime en affichant une certaine « chaleur » externe. – Il s’insinue de plus en plus dans la vie de cette personne. – Il la vampirise par des moyens directs (reproches, insultes, humiliation…) ou indirects. – Finalement la victime tombe dans la dépression, la mélancolie, les comportements addictifs, voire l’automutilation. Elle est ainsi totalement à sa merci ou détruite.

Le pervers est dans un jeu de séduction – destruction. Dès que le poisson est « ferré », il le maintient tout simplement « accroché » tant qu’il en a besoin. Il joue avec sa victime comme un chat avec une souris. Celle-ci peut mettre des années avant de se rendre compte du processus de destruction mis en place. Il faut un incident pour déclencher la crise qui amène l’agresseur à dévoiler son piège ou sa tactique.

En règle générale, c’est la prise de conscience de la victime, et ses sursauts de révolte, qui vont provoquer le processus de mise à mort. Car l’on assiste bien à de véritables mises à mort psychiques où l’agresseur n’hésite pas à employer tous les moyens pour atteindre son but : anéantir sa proie. De fait toute remise en question de la domination du pervers sur sa victime ne peut qu’entraîner chez lui une réaction de fureur destructrice.

Le pervers peut chercher par exemple à éteindre toute libido en refusant soudainement une relation sexuelle avec son partenaire, tout en le culpabilisant pour cela. Il cherche ce faisant à éteindre, chez sa victime, toute trace de vie, tout désir y compris celui de réagir.

Il refuse toute critique, toute discussion ouverte et constructive avec sa victime. Il la bafoue ouvertement, n’hésitant pas à la dénigrer, à l’insulter, autant que possible sans témoin. Sinon il procède plus subtilement par allusions, tout aussi destructrices, mais invisibles aux yeux non avertis. La victime, elle, donne énormément, mais ce n’est jamais assez. N’étant jamais content, le pervers narcissique prend toujours la position de la victime d’une frustration dont il rend sa propre victime responsable.
Il dévore sa victime en se persuadant que c’est elle qui sollicite la sujétion. Il refuse de voir ou de reconnaître les difficultés qu’il crée dans la relation, car cela l’amènerait à une perception négative de sa propre image. Il en rejette la responsabilité sur son partenaire pour peu que celui-ci fasse preuve de bienveillance ou s’applique à jouer un rôle réparateur. Mais si ce dernier refuse d’accepter les torts imaginaires qui lui sont injustement imputés, il est immédiatement accusé d’être hostile et rejetant.

Il ne mesure pas à la même aune son comportement, toujours irréprochable selon lui, et celui des autres, toujours en faute. Il ne voit jamais la disproportion entre le peu qu’il « donne » et ce qu’il reçoit. C’est toujours l’autre, et jamais lui, qui fait preuve d’ingratitude et de mesquinerie.