« PARENTALISER » L’ENFANT

PiergiorgioBranzi1956

 

« Je ne devrais pas te dire ça mais j’ai tellement besoin de parler… »
« Je ne vais bien que lorsque tu es là, lorsque ta soeur et toi êtes à mes côtés »
« Je n’ai pas besoin de médicaments, je ne suis pas malade, c’est votre présence qui me soulage… »
« Tu diras à ta mère (ton père) que… »
« Tiens, c’est le chèque de pension, tu le fileras à « l’autre »… »

L’enfant pris au coeur du conflit parental et soumis à la violence psychologique qui en découle risque de se voir retiré par un de ses deux parents, le parent dit « toxique », sa place et son rôle d’enfant. Il devient alors messager, porteur de devoir, de responsabilités, et d’enjeux, qui ne lui incombent légitimement en rien, mais qui le contraignent sans qu’il en ait conscience.
Pris à parti, et à témoin, il se voit confier des « secrets », des « histoires de famille », que le manipulateur (la manipulatrice) sait arranger, modifier, inventer à sa guise et dans un seul intérêt : faire perdre tout crédit à l’autre parent pour gagner ses entières faveurs.
Il y a alors phénomène de parentalisation.

La parentalisation, ou parentification, est un processus qui amène un enfant ou un adolescent à prendre des responsabilités plus importantes que ne le voudraient son âge et sa maturation : il fait des efforts pour assurer le bien-être de ses parents et de ses frères et sœurs plus jeunes et pallier à leurs insuffisances .

Ainsi du parent qui n’aura de cesse de critiquer et de mettre le doigt sur les défaillances de son ancien conjoint – les défaillances, déviances parfois, étant d’ordre éducatif, psychologique, sexuel… « Ton père a eu une enfance difficile, c’est pour ça qu’il est ainsi, mais c’est dangereux pour toi et ça m’épuise. », « Ta mère a eu beaucoup d’amants… »

Pour l’enfant, c’est une violence immense d’entendre de tels messages transmis sur l’autre parent. Sa capacité de jugement lui ait retirée. Il est contraint de prendre position, d’avoir un sentiment, une opinion, sur des éléments dont il ne maîtrise ni la réalité ni la portée. Il n’est plus à sa place d’enfant, mais à celle d’observateur, de confident, de thérapeute. Il est à la fois le réceptacle et la poubelle des conflits, des colères, et des violences qui s’exerce entre adultes.

Il évolue avec une question : « Est-ce que c’est vrai ? »

Et une autre, sous-jacente : « Et si j’étais pareil (que le parent dénigré) ? »

 

Boris Cyrulnik qualifie l’adultisme de « mécanisme de défense » et de « stratégie relationnelle coûteuse ». Il ajoute encore que ça consiste pour l’enfant à « apprendre le déplaisir de vivre par responsabilité précoce ». L’enfant sort trop tôt de l’insouciance de l’enfance et apprend dès lors à prendre en charge et à protéger son ou ses parents suite à :
•    une défaillance (maladie, dépression, irresponsabilité) ou
•    une démission parentale (absence, abandon, absence de cadre ou règles changeantes).

Les conséquences sont nombreuses et interconnectées :

•    manque de confiance en soi et en les autres avec  évitement des conflits et difficulté à demander de l’aide
•    problématique de place, de rôle (suite à l’inversion des rôles vécue dans l’enfance)
•    quête de reconnaissance : ce qui l’amène souvent à trop donner, à vouloir sauver l’autre, à se conformer socialement (en se dénaturant)
•    problématique liée au plaisir : difficile de s’accorder du temps, du repos, des cadeaux, de satisfaire ses besoins ou envies (souvent méconnus), etc… Ces adultes fonctionnent exclusivement par devoir et sont souvent coupés de leur ressenti.
•    problème d’identité : par identification au parent défaillant (effondrement narcissique) qui propose une image dévalorisante et honteuse
•    dépendance affective qui se manifeste soit par une tendance à la relation fusionnelle et exclusive (rêve d’être pris en charge), soit par la fuite ou l’évitement pour maîtriser la distance relationnelle
•    pseudo maturité : image sérieuse mais maturité affective figée à l’époque de la prise en charge du parent. De ce fait, a plutôt tendance a être à l’aise avec des personnes plus âgées que lui. En fait, la juste maturité vient avec l’enseignement tiré des erreurs.
•    besoin de contrôle et de maîtrise pour masquer un vide intérieur

Souvent autodidacte, on retrouve cet adulte dans les professions de soins et d’aide à la personne. Ainsi que le dit Jacques Salomé, on passe de « soi-niant » à « soignant ». Cela lui permet de rejouer son scénario de prise en charge et de rester loyal à ses parents tout en continuant à s’oublier. Il est en général attiré par des amis ou conjoints plus âgés car il ne sent pas en phase avec ceux de son âge. On le retrouve encore  (plus tôt que la moyenne) dans les stages de développement personnel car il veut griller les étapes en comprenant intellectuellement plutôt qu’en se confrontant à l’expérience du ressenti.

 

Différents profils peuvent se retrouver chez l’enfant parentalisé :

  • celui qui décide : L’enfant peut être tenté de prendre le pouvoir. Décider du déroulement de sa garde par exemple lui donnera le pouvoir de frustrer son parent de sa présence. Sous couvert de discuter, de partager, il impose son point de vue d’autant plus facilement s’il sent un fond de culpabilité chez son parent, lequel, pour compenser les souffrances dues à la séparation est prêt à tout accepter.
  • celui qui protège : Lorsque l’enfant sent son parent au bord de l’effondrement il devient sa béquille, son soutien. Il se donne comme mission de sauver son parent, par loyauté d’abord, mais aussi parce que la séparation de ses parents lui a montré la fragilité des liens et qu’il a une peur viscérale de se retrouver seul. Enfin l’enfant peut se sentir responsable des souffrances infligées par son autre parent et chercher à réparer sa faute.
  • celui qui contrôle : Parfois l’attachement parental est excessif et peut devenir aussi bien pour l’enfant que pour le parent un enfermement et une dépendance extrême. Chez ces enfants il est fréquent de retrouver des difficultés d’endormissement et un sommeil agité avec de nombreux cauchemars.
  • celui qui devient partenaire de vie : être « tout » pour son parent peut sembler gratifiant pour l’enfant mais il ne peut s’opposer ou refuser une demande ce serait beaucoup trop culpabilisant, il est et doit rester l’enfant parfait. Position intenable et d’autant plus problématique que ce lien exclusif l’a découragé à investir d’autres soutiens, d’autres liens, nécessaires quand vient l’adolescence.

 

À lire : Stéphanie Haxhe, L’enfant parentifié et sa famille, Toulouse, coll.« Relations », Erès, 2013.
La chercheuse redéfinit  les contours de termes fuyants qui font l’objet d’amalgames avec d’autres dénominations similaires comme la parentalisation. À l’inverse de l’enfant parentifié, l’enfant parentalisé ne prend pas la place du parent mais occupe plutôt un rôle d’auxiliaire dans la dynamique familiale. Un aîné issu d’une famille nombreuse doit par exemple veiller sur ses frères et sœurs. Il exerce des tâches parentales précises dans un contexte donné mais ne doit pas renoncer constamment à ses besoins individuels pour se dévouer corps et âme à son géniteur, comme c’est le cas lorsqu’il y a parentification.
Si elle n’est pas détectée et traitée le plus rapidement possible, la parentification peut profondément prendre racines dans le noyau familial pour se perpétuer sur plusieurs générations.

D’autres manifestations de la pathologie sont plus latentes et donc moins facilement détectables. C’est notamment le cas de l’enfant « parfait » qui s’efforce d’être le plus admirable possible pour nourrir son parent sur le plan narcissique et apaiser son sentiment d’auto-dévalorisation. L’enfant « parfait » passe en général inaperçu car en apparence, il ne semble rencontrer aucun problème alors qu’intérieurement, il est en proie à de fortes anxiétés et à une nervosité extrême. L’enfant « bouc-émissaire » constitue une autre forme de parentification. Selon les dires de Stéphanie Haxhe:« On n’en parle jamais alors que dans la clinique, quand on est thérapeute familiale, on en voit beaucoup. L’enfant bouc-émissaire a généralement un parent qui a subi des choses graves comme des abus sexuels, des maltraitances physiques ou morales. Inconsciemment, il va attendre de son enfant qu’il répare sa vision du monde, qu’il lui redonne confiance en la vie et qu’il efface l’ardoise de toutes les horreurs qu’il a vécues. » Cette relation est extrêmement destructrice sur le plan psychologique car l’enfant sera accablé par le poids de la culpabilité. Il va tout tenter pour redonner de l’espérance à son géniteur mais, la tâche étant tellement ardue voire impossible, quoiqu’il fasse… il sera toujours en échec à ses yeux et blâmé pour cela.

 

©Anne-Laure Buffet

 

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COUPÉ EN DEUX

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Voyant deux femmes se battre et se déchirer un enfant, le Roi Salomon mit un terme à cette querelle en proposant de couper l’enfant en deux. L’une des deux accepta, lorsque l’autre refusa, préférant abandonner son bébé que le voir mourir.

Le PN est comparable à cette femme qui coûte que coûte voulait l’enfant, quitte à n’en avoir qu’une moitié, quitte à ce qu’il meure. Son intérêt n’est pas l’enfant. Son intérêt est de posséder ce que l’autre n’a pas, ce qu’il jalouse, ce qu’il considère lui revenir de droit. Il fait passer l’intégrité physique et morale de l’enfant au second, pour ne pas dire au dernier, plan. Sa seule obsession : avoir, pour empêcher l’autre d’avoir.

Dans les cas de séparation d’avec un PN, les conjoints, victimes, se retrouvent parfois dans cette situation. Pas tous – certains mènent un combat pour sortir des griffes du vampire leur progéniture, et le combat est rude – mais il arrive que trop écrasées par le Pn, trop affaiblies ou apeurées, elles préfèrent laisser leurs enfants au bourreau, pensant qu’ainsi eux au moins seront protégés.
C’est un choix légitime et qu’il ne faut ni blâmer, ni critiquer, ni contester.
Le pervers narcissique a su tendre tant de pièges et a tellement amenuisé les forces de sa victime qu’elle ne peut plus réfléchir, elle ne peut plus savoir ce qui est bien, de ce qui ne l’est pas, voir de ce qui est dangereux.

Ainsi, certains enfants se retrouvent chahutés entre un père et une mère, l’un des deux étant prêt à tout pour avoir leur garde, quel que soit les coups à donner.

Plaçons-nous maintenant du côté de l’enfant.
Il sait au fond de lui qu’il est la source de pressions, de chantages, de violences. Il porte ce poids. Il s’en sent responsable, et ce sentiment est dû à l’amour naturel qu’il porte à chacun de ses parents. Il ne veut blesser ni l’un ni l’autre. Il n’est pas assez solide ni assez construit pour arriver à se protéger. Et la protection normale que les parents doivent apporter à leurs enfants, il ne la reçoit plus.

Il va alors entrer dans un schéma paradoxal. Il va vouloir se protéger et protéger dans le même temps ses deux parents. Ce qu’il va vivre chez l’un, il le taira chez l’autre, non pour faire des secrets, mais en pensant éviter à ses parents des souffrances supplémentaires. Il va apprendre à se taire. Ce n’est pas une volonté de dissimulation, c’est une nécessité de se créer une bulle qu’il pense infaillible, dans laquelle ses parents n’entrent pas et à l’intérieur de laquelle rien ne pourrait l’atteindre.

Or, et particulièrement lorsqu’un des ex conjoints est PN, la communication est totalement rompue entre les deux parents. Il devient impossible de savoir ce qui est décidé, choisi, voulu, pour les enfants. Le parent déjà victime se retrouve à découvrir, mais une fois que la chose est faite, un déménagement, un changement d’école, une activité extra-scolaire, un choix de médecin, une destination de vacances… Il lui reste alors soit à se soumettre, soit à se battre si la décision prise ne lui convient pas. Spontanément, il va demander à son enfant de l’informer, parfois va lui reprocher de ne pas l’avoir fait. Il transforme alors l’enfant en porteur de messages, ce qui n’est pas son rôle et lui crée une charge supplémentaire à affronter.
Pire encore, ce peut être le PN qui dira à son enfant de faire passer les messages, lui laissant entendre que, d’une part, toute communication est impossible avec l’autre parent qualifié d' »obtus », de « borné », de « destructeur ». D’autre part, le parent qui recevra de cette manière un message devra contenir sa colère devant son enfant, qui n’a pas à la supporter – colère que le Pn espère car elle justifie ses propos accusateurs de folie ou d’hystérie.

Au milieu de cela, quel modèle reçoit l’enfant ? Comment se construit-il ? Quelle confiance peut-il avoir en lui, et en ses parents ? Quel sens prennent les mots « vérité », « mensonge », « adulte », « communication » à ses yeux ?
L’enfant, enjeu d’une séparation, en devient également la première victime.

Voir aussi : le déni parental, et la parentalisation de l’enfant.

©Anne-Laure Buffet